samedi 11 mai 2013

Livre Blanc de la défense et de la sécurité: entre fatalisme... et réalisme



Le nouveau Livre Blanc de la défense et de la sécurité nationale (LBDSN) a été rendu public le 29 avril dernier. Annoncé par François Hollande au lendemain de son élection, et 5 ans après le même exercice, sous le mandant de Nicolas Sarkozy cette fois, ce LBDSN version 2013 est censé définir la politique stratégique de la France pour les années à venir. Et ceci sous l'angle dominant de la réduction des déficits publics...
Décryptage.

Genèse 

Le moins que lui puisse dire pour qualifier ce LBDSN c'est qu'il était attendu. De multiples scénarios du pire avait été avancés, dont le fameux scénario "Z" qui prévoyait un budget à seulement 1,1% du PIB, et jusqu'à la vente du porte avions Charles De Gaulle !!!
Mais ce n'est pas tout, divers retards de la commission de rédaction, des arbitrages répétés de l'Elysée, le "coup de gueule" des présidents de groupe au Sénat, de droite comme de gauche contre une déclassement irréparable de nos armées, et enfin la demande de rendez vous des industriels de la défense craignant une perte massive d'emplois (et de contrats) en France (de 30 à 50 000) sont venus ponctuer l'histoire mouvementée de ce LB 2013.

François Hollande a finalement du prendre des décisions assez courageuses au regard de l'électorat traditionnel de la gauche. Le budget de la défense n'est pas sanctuarisé, mais il est au moins sauvé, et avec lui des emplois hautement qualifiés et une filière d'excellence.


Un budget qui stagne, une vision du monde également

Pour résumer brièvement,  le budget du Ministère de la défense s'établira à 31,4 milliards d'euros, soit un niveau stable, mais les dépenses seront gelées. Entre 2014 et 2019, sa somme sera donc de 179 milliards d'euros. Ce maintient relatif des dépenses militaires aux alentours de 1,5% du PIB repose sur un dispositif fragile dit de recettes exceptionnelles, autrement dit la vente de capitaux industriels, de fréquences radios ou de biens immobiliers.

Ce budget est destiné à assurer 3 missions principales selon le LBDSN : la dissuasion nucléaire, sanctuarisée par le Président, la protection du territoire nationale avec comme nouveau fer de lance la cybersécurité, et enfin l'intervention, c'est à dire les OPEX.

Une première déception vient du fait que ce LBDSN n'innove en rien. En effet, les 160 pages du document sont une série de constat sur l'état du monde et se rapprochent bien trop des affirmations du LB de 2008.
Maintient de la paix, respect du droit international, place de la France dans le monde, lutte contre le terrorisme, crise énergétique, ou encore montée en puissance des économies émergentes... des analyses justes mais connues. 
Certes 5 ans de crises économiques se sont écoulés... mais on regrettera le manque flagrant de prise de risque dans l'interprétation des évolutions des dernières années et de celles à venir. A se demander s'il était vraiment nécessaire de nommer par décret présidentiel une telle commission de rédaction.

Notons cependant que l'Afrique retrouve la place qui lui revient. Un continent dont Nicolas Sarkozy avait voulu désengager la France dans le précédent LB, comme pour effacer d'un trait le passé et les fantômes de la françafrique... mais que la réalité politico-stratégique oblige à prendre en compte.


Priorités stratégiques et réduction des formats

En réalité, la partie importante de ce LBDSN 2013 concerne les priorités stratégiques, et ce parce que la France entame une politique de réduction des déficits publics majeures. Soyons clairs, la Défense nationale est relativement épargnée, on a "sauvé les meubles" pour ainsi dire, mais les capacités vont pourtant encore diminuer. Le message est celui ci : les armées vivent au dessus de leurs moyens.

Au moins 24 000 postes civils et militaires seront supprimés jusqu'en 2019, en plus des 54 000 du précédent LB. L'armée de terre sera la plus touchée, 9000 postes pourraient être ainsi supprimés dans une force qui compte déjà moins de 100 000 hommes.
En ce qui concerne les moyens, l'armée de terre est encore une fois la plus touchée, avec la réduction du parc de chars Leclerc de 250 à 200 unités. Sur ce sujet il faut reconnaître que les chars lourds ne sont plus la force de frappe la mieux adaptée aux conflits modernes de basse, voire moyenne intensité. Le spectre de la Guerre Froide est bien loin.
L'armée de l'air se dirige vers un format de 225 avions de chasse, contre 300 aujourd'hui et une "cinquantaine" d'avions de transport. Nous allons y revenir.
La Marine, elle, est relativement épargnée et continuera à bénéficier de son porte avions, et des ses 4 SNLE (sous marin nucléaire lanceur d'engin) et 6 SNA (sous marin nucléaire d'attaque). Seul le nombre de frégates va diminuer légèrement.

Forces spéciales et renseignements sont en revanche les grands vainqueurs. Deux instruments clés des guerres modernes.


Une armée déclassée... mais adaptée

De ces changements, et en attendant surtout la loi de programmation miliaire 2014-2019 qui devrait donner bien plus de précisions, on peut en déduire une première chose : c'est un déclassement de l'armée française oui, mais soyons réalistes, un déploiement de 30 000 hommes comme il était prévu dans le précédent LB est un scénario aujourd’hui peu plausible, et même techniquement irréalisable !

La France n'est pas les Etats Unis avec ses moyens colossaux, la France n'est pas entourée de "menaces" comme Israël. Les conflits dans lesquels s'engage la France aujourd'hui sont symptomatiques du rôle qu'elle a à jouer dans le concert des nations. Afghanistan, Libye, Mali... en moyenne 4000 hommes engagées en même temps sur ces opérations et dans un cadre interarmées.
De plus, ces opérations, nous les menons rarement seuls. Oublions l'Europe de la défense qui a montré encore une fois son manque totale de réactivité au Mali. Mais l'Afghanistan, et dans une moindre mesure la Libye, c'était l'OTAN et donc la logistique américaine. Sans elle, nous sommes malheureusement handicapés, ne serait ce qu'en matière de renseignement et de ravitaillement en vol notamment. SERVAL au Mali l'a encore démontré. Et le recentrage stratégique américain vers la zone pacifique nous force à développer la mutualisation avec nos alliés en Europe. Le traité de Lancaster House avec les Britanniques (dont la situation militaire est similaire à la notre, réduction des dépenses et des forces) est en cela un pari intéressant pour l'avenir.

Pour conclure ce paragraphe, le nouveau format d'intervention prôné par le LBDSN est plus adéquate: une “capacité de réaction autonome aux crises”, avec un échelon national d’urgence de 5000 hommes en alerte, permettant de constituer une force interarmées de réaction immédiate (FIRI) de 2300 hommes, projetable à 3000 km du territoire national ou d’une implantation à l’étranger, dans un délai de 7 jours.”
En outre, la capacité mener une “opération de coercition majeure” ne pourra désormais s’envisager que dans le cadre d’une coalition internationale, avec l’engagement de 15.000 hommes de l’armée de Terre, 45 avions de combat au grand maximum et d’une capacité aéronavale.
Soyons franc, on peut retenir un manque "d'ambition" de nos dirigeants mais certainement pas de réalisme.


Quelles conséquences sur l'industrie ?

Les industriels de l'armement peuvent être soulagés. Le maintient d'un tel budget permet de maintenir tous les grands programmes (une cinquantaine tout de même !), mais certains seront renégociés.

Il semble que ce soit Dassault qui doive supporter majoritairement le choc. Avec la nouvelle cible de 225 avions de chasse en lieu et place de 300, la défense n'ira probablement pas au bout de sa prévision de 286 avions Rafale. Un coup dur pour les chaînes de montage bordelaises ? Oui et non... en effet c'est vers l'export que se concentre désormais le groupe et que se jouera le salut du Rafale.

Airbus Military devra aussi revoir ses prévisions de commandes à la baisse. Le LBDSN prévoit moins d'avions de transport que prévu, donc moins d'A400. Le nombre de ravitailleurs MRTT passe également de 14 à 12.

En ce qui concerne l'armée de Terre, le programme phare de modernisation, Scorpion, est lui maintenu, ce qui est une nouvelle rassurante pour le groupe Nexter.

Ce sont en revanche les petits programmes qui risquent de pâtir du manque d'investissement à venir. Cette multitude qui assure la cohérence de la panoplie militaire pourrait voir le budget alloué passer de 1,5 milliards, à la simple moitié de cette somme.
L'impact sur l'emploi devrait être minime à long terme, quelques milliers de suppressions tout de même (des estimations font état de 6000 postes perdus d'ici 2019).

Un bon point enfin, les drones sont désormais une priorité et ceci est une bonne nouvelle pour nombres de PME, notamment en Aquitaine.






Vous pouvez consulter ou télécharger le Livre Blanc de la Défense et de la Sécurité Nationale 2013 à cette adresse.

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