vendredi 15 août 2014

La seconde Guerre Mondiale en Aquitaine, partie 3 : L'homme qui sauva le port de Bordeaux



Heinz Stahlschmidt lors de la seconde guerre mondiale
© PHOTO PHOTO DR

"Brennt Paris ?" ("Paris Brûle t-il ?" en allemand). Cette question posée par Adolf Hitler au gouverneur de Paris, Von Choltiz, après avoir ordonné à l'armée d'occupation de raser Paris avant de capituler, en faisant sauter les ponts et les monuments, est bien connue des historiens et du grand public, grâce au cinéma notamment. Von Choltitz désobéira finalement à cet ordre pour se rendre sans condition aux alliés.

Une histoire bien moins célèbre, pourtant quasiment similaire, est celle de Heinz Stahlschmidt. Artificier qualifié, ce sous officier de la Kriegsmarine (marine allemande) envoyé à Bordeaux en décembre 1941, fut le principal artisan du sauvetage du port de la ville le 22 août 1944.

L'occasion de saluer la mémoire d'un homme aussi méconnu qu'admirable.

Le refus héroïque d'exécuter un ordre barbare et aucunement stratégique

Il faut se remettre dans le contexte. Pour l'Allemagne, la décisive bataille de Normandie est terminée, et avec le débarquement de Provence (dont on commémore les 70 ans ce jour à Toulon !) qui se dessine, la France est perdue. Et certains officiers le savent, la guerre aussi. Mais Hitler et les SS, dans leur folie comptent bien faire payer le prix fort aux populations. Le massacre d'Oradour-sur-Glane en est une trace indélébile.

Dans cette optique destructrice, tout le matériel nécessaire pour faire sauter les ponts et les installations portuaires de Bordeaux était prêt depuis la fin du mois de juillet 1944. Le 19 août, un dernier commandement règle tous les détails d'exécution et désigne l'ordre de mise à feu des ponts de Bordeaux pour le soir du 26 août, ainsi que celui de Saint-André-de-Cubzac la nuit suivante, en couverture de la retraite allemande.
Des explosifs devaient jalonner l'ensemble du port, rive droite et rive gauche, tous les 50m, des abattoirs quais de Paludate, jusqu'aux Chartrons.

Artificier en chef, Heinz Stahlschimdt est un élément clé du dispositif. Aux commandes de plusieurs dépôts de munitions, avec au coeur le blockhaus de la rue Raze.
Or, ce jeune allemand a développé comme il l'avouera plus tard une haine profonde du régime nazie. De surcroît, il a appris à connaître Bordeaux et les bordelais, et y a même rencontré sa future femme.


Heinz STAHLSCHMIDT (au premier plan) en 1942 sur les quais à Bordeaux.
© PHOTO REPRODUCTION SO
Le 21 août, il entreprend avec un courage extraordinaire (la trahison impliquant la mort) de désobéir à ses supérieurs et prend la décision de faire sauter le blockhaus situé rue Raze, ce à quoi il s'emploie le lendemain le 22 août. L'explosion, spectaculaire, retentit à 20h30, emportant avec elle la majorité des explosifs de l'occupant. Les plans allemands s'effondrent, le port de Bordeaux est sauvé. 

Il se rendra ensuite chez des amis, notamment chez les frères Moga, qui le cacheront jusqu'à la libération de la région, le 28 août.

Heinz Stahlschmidt avouera sobrement plus tard avoir risqué sa vie, non seulement par haine du régime nazi ou amour pour la France, mais aussi par conscience." Au-dessus de la discipline militaire, il y a la conscience : quand on reçoit un ordre que la conscience ne peut admettre, il ne faut pas l'exécuter". A méditer...
"Détruire le port de Bordeaux, c'était faire 2 000 ou 3 000 morts pour un résultat nul du point de vue stratégique", comme il le rappellera lors d'une interview donnée à l'agence Reuters en 1977.


Une reconnaissance bien tardive

Après la guerre, Heinz Stahlschmidt est naturalisé français et prend le nom d'Henri Salmide. Il épouse une française, Henriette, en 1949. Il officiera comme sapeur-pompier forestier de la Gironde, puis sur le bateau-pompe du port de Bordeaux jusqu'à sa retraite, en 1969.

Le 31 janvier 1993, le journaliste Christian Seguin, du quotidien régional Sud Ouest révéla ce fait d'armes capital pour Bordeaux, resté si longtemps dans l'ombre.
Henri Salmide sortit enfin de cet anonymat si pesant et immérité. Il reçut deux ans plus tard la médaille de la Ville de Bordeaux par Jacques Chaban-Delmas, cinquante et un ans après les faits (une polémique reproche à Chaban-Delmas d'avoir minimisé l'action de Mr Salmide à la Libération, œuvrant ainsi à créer l'anonymat dont celui-ci a souffert). 

Henri Salmide, le 28 juin 1995, dans les locaux de Sud Ouest
© PHOTO DANIEL
Le directeur du journal, Jean-François Lemoîne, organisa d'ailleurs en son honneur, le 28 juin 1995, une réception durant laquelle on lui offrit la reproduction d'une gravure du 17ème siècle représentant le port de Bordeaux. Henri Salmide avouera, amusé, qu'il considère ce dernier comme " un peu à lui ".

Heinz Salmide reçu à Sud Ouest le 28 juin 1995 
© PHOTO DANIEL
Il recevra enfin la Légion d'honneur, le 7 décembre 2000, des mains du préfet Christian Frémont. Naturalisé français en 1947, Heinz Stahlschmidt fit alors à l'âge de 82 ans un retour émouvant dans sa ville natale, Dortmund, en 2001. "Sans ma Légion d'Honneur, je n'aurais pas pu venir parler" , déclara-t-il. Car malgré les années, il tenait à venir faire taire les rumeurs l'accusant de trahison et désertion dans son propre pays (son nom fut rayé de la liste des vétérans, lui enlevant le droit à toute pension).

Henri Salmide est fait chevalier de la légion d'honneur le 7 décembre 2000
© PHOTO PHILIPPE TARIS

Henri Salmide, s’est éteint le 23 février 2010, à Bordeaux, dans sa 92ème année. Ultime reconnaissance, Henri Salmide prête son nom depuis 2012 au siège du grand port de Bordeaux. Ce Port de Lune qui le lui doit si bien...

Pour plus d'informations, je vous invite cordialement à visiter cette page !


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