vendredi 24 avril 2015

Le jour où la France armera ses drones

NEURON
Alors que trois nouveaux drones MALE Reaper seront commandés cette année, que les industriels européens se sont engagés à développer un MALE "maison", et que le démonstrateur nEUROn a effectué son 100ème vol, où est en la doctrine des drones en France ?

En complément de lecture, une analyse prospective du CICDE parue le 20 mars 2015 et librement consultable: Drone aérien de combat/Système de drone aérien de combat - Concept exploratoire interarmées - Merci à Florent de Saint Victor du blog Mars Attaque pour le tuyau !

La doctrine française, très respectueuse du droit international (ou souvent du moins), ne s'est jamais prononcée en faveur d'un recours aux drones armés. Tout en reconnaissant son utilité et son efficacité, on ne peut s'empêcher de retenir que l'idée dérange. La "déshumanisation", l'éloignement du champ de bataille surtout.. et même l'aspect communication !
Mais une école de pensée peut très vite se retrouver sans argument face à un raisonnement plus... pragmatique.D'autant plus que des programmes industriels sont lancés à l'échelle européenne, nous amenant à en conclure sans appel que l'avenir ne se fera pas sans les drones de combats.

Quelles sont donc les évolutions possibles, probables même, de la doctrine d'emploi des drones françaises ?


Un jour armés pour la frappe tactique ou stratégique ? Probabilité: 100%.

Je l'abordais dès les premières lignes, le démonstrateur européen de Dassault Aviation, le nEUROn a effectué une centaine de vols en France. Sa furtivité a notamment été testé. Il lui reste maintenant à accomplir d'autres tests en Suède et en Italie.

L'objectif est clair: préparer le futur et acquérir le savoir-faire technologique. C'est le but premier du nEUROn et de son "cousin" britannique le Taranis de BAE, ne pas laisser les USA seuls maîtres dans ce domaine. Les américains, qui ont massivement misé sur les drones depuis les années 80 et possèdent beaucoup d'avance, ont d'ailleurs développé le X47B, un drone furtif déjà capable d'apponter sur un porte-avions et dont on sait depuis quelques jours qu'il peut être ravitaillé en vol. L'innovation progresse donc à vitesse galopante de l'autre côté de l'Atlantique, même si les budgets alloués y sont considérables par rapport à l'Europe.

C'est pourquoi, forts de leurs travaux, français et britanniques s'associent dans le programme FCAS, dont les études préliminaires sont en court. BAE et Dassault (+ Snecma, Thales, Rolls Royce & Selex) s'engagent donc à proposer un drone de combat pour l'horizon 2030.

David Cameron et François Hollande lancent le programme FCAS fin 2014
Par drone de combat, n'entendez surtout pas "de supériorité aérienne", mais plutôt bombardier. Aussi évolués soient ils, les drones restent aujourd'hui et pour quelques décennies des cibles faciles pour les défenses AA.
Nous parlons ici de drones furtifs, capables d’exécuter des frappes en profondeur dans les lignes adverses, sans risquer la vie d'un pilote. 

Frappes nucléaires ? Pourquoi pas, le design en "aile volante" de ces appareils ne rappelle t-il pas le bombardier stratégique B2...


Un MALE armé pour la frappe d'opportunité ? Probabilité: Grande.

Experts comme opérationnels sont conformes: En OPEX, frapper directement depuis un drone économise une intervention de chasseurs ou d'hélicoptères, donc du carburant, du matériel, ET le risque de pertes humaines. Cela permet aussi d'être très réactif. Je n'aborde même pas la question du coût tant l'argument est sans cesse entendu. C'est là tout le problème de la disproportion des moyens dans un conflit asymétrique: Pourquoi mobiliser un Rafale pour frapper un pick-up quand le drone MALE qui le surveille depuis des heures pourrait remplir cette mission ?

Harfang et Reaper non armés de l'Armée de l'air au Niger
La France étant traditionnellement très attachée à son indépendance stratégique, il est très peu probable que nos actuels et futurs Reaper soient armés un jour, sauf réel et urgent besoin opérationnel, les américains gardant un droit de regard trop encombrant. Ceci dit, l'idée est d'intégrer un MALE "national" ou européen dans les années 2020.

Les études de ce futur drone MALE de nouvelle génération seront lancées cette année si tout va bien, en coopération avec l'Allemagne et l'Italie. Un accord de principe est attendu pendant le salon du Bourget en juin. Dassault Aviation (encore !) et Airbus DS sont impliqués.

Outrepassés alors les problèmes de francisation d'un drone américain, il ne serait pas surprenant que l'Armée de l'air puisse disposer alors d'un MALE armé capable de neutraliser une cible militaire clairement identifiée, un convoi djihadiste par exemple. Toutefois rappelons qu'un drone MALE comme le Reaper reste soumis à des conditions météorologiques optimales, ainsi qu'à une supériorité aérienne et cybernétique déjà acquise.


Un MALE armé pour des assassinats ciblés ? Probabilité: Faible.

On entre là dans le cœur du problème: Les questions éthiques et légales. Bien que très peu d'Etats aient eu recours aux drones armés en opérations (USA, Israël, Grande Bretagne), cette nouvelle façon de faire la guerre est dans l'imaginaire collectif aussi mal vue que méconnue. La perspective d'une guerre déshumanisée inquiète. Hollywood s'est même emparé du sujet.

Cette mauvaise presse est imputable, il faut le reconnaître à la CIA. Ses frappes, dont les chiffres ont explosé sous la présidence Obama, ont grandement contribué à créer ce climat de méfiance (exemple ci-dessous).


Sur le plan légal, l’utilisation de ces plateformes aériennes pose la question de la responsabilité et de la conformité aux règles du droit international. Les USA et la CIA, accusés d'être totalement hors cadre au Pakistan ou au Yémen, se sont abrités derrière le secret défense et la sécurité nationale.

En France, la situation est pour ainsi dire plutôt simple: les drones suivent les mêmes règles d’engagement et de responsabilité que les avions de chasse. Autrement dit, l'Armée de l'air, équipée de drones armés, ne distinguerait pas le procédé juridique d'une autorisation de frappe classique de celui d'une frappe "dronique".

Avant de voir la DGSE armer une flotte de drone MALE il y a encore un immense pallier à franchir. Ceci dit, il y a une évolution qualifiée de martiale en France depuis la fin de la présidence de Jacques Chirac, qui rechignait à recourir à l'assassinat et aux opérations spéciales. La peur d'un nouveau Rainbow Warrior dit-on... François Hollande disposerait lui en permanence d'une "kill list" de dirigeants terroristes. Ne nous rapprochons donc pas, à peu de choses près, de la pratique américaine ?

Un virage qui serait sans nul doute décrié par certains représentants politiques, les ONG sûrement, une partie de la population  peut être. D'aucuns rétorqueront que nos ennemis eux, ne s’embarrassent pas de questions éthiques.


Pour conclure, vous comprendrez que la question n'est pas SI la France armera un jour ses drones, mais plutôt QUAND le fera-t-elle ? La réponse arrivera très vite. Contrairement aux USA, ce débat n'a pas encore eu lieu chez nous, et même si l'opinion (de par le monde) est méfiante, du côté des décideurs, c'est le pragmatisme budgétaire comme stratégique qui devrait l'emporter. Tant que l'on reste du bon côté de la morale et du droit...

Pour en apprendre plus, ce reportage très complet de France 24 aux Etats-Unis:

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