mercredi 1 avril 2015

Politique étrangère de sécurité: Le grand virage allemand ?

Des soldats de la Bundeswher en Afghanistan. Photo AFP

Souffrant du coût de la réunification et de l'héritage psychologique de la Seconde Guerre Mondiale, la diplomatie allemande pourrait se définir comme étant uniquement liée à son statut de première puissance économique européenne. Une situation qui la place en seconde ligne dans le concert des nations, où montrer ses muscles suffit encore et toujours pour se faire une place au premier rang.

Cet article est pour partie un compte rendu de la table ronde organisée par la Chaire Défense & Aérospatial de l'Université de Bordeaux ce lundi 30 mars 2015.


Il y a certains signes qui ne trompent pas: les budgets relevant de la défense et de la sécurité vont être sérieusement augmentés en Allemagne. La défense va passer de 33 milliards d’euros, à 34,2 milliards en 2016, jusqu’à grimper à 35 milliards en 2019 (+6,2%). 8 milliards injectés en 3 ans. Officiellement, c'est une réponse aux tensions internationales et à la menace terroriste. En creusant à peine, on réalise l'ampleur des travaux qui attende la République Fédérale face aux problèmes structuraux qui gangrènent sa politique de sécurité.

Quand elle regarde du côtés des puissances d'Europe, à l'ouest tout d'abord, l'Allemagne voit la France (et la Grande-Bretagne), membre permanent du Conseil de Sécurité de l'ONU (...tout comme la GB), "briller" sur la scène internationale du fait de ses opérations militaires d'envergure contre le terrorisme, au Afrique ou en Irak... Et même sur le plan purement diplomatique où le Quai d'Orsay ne se prive pas de communiquer largement sur le dossier du nucléaire iranien par exemple. Cette France qu'elle s'évertue à constamment rappeler à l'ordre pour ses dérives budgétaires...(La France tente justement de jouer sur son implication dans la "sécurité collective" pour soustraire ses dépenses liées aux OPEX du déficit public).
A l'est, l'Allemagne voit les velléités de la Russie de Vladimir Poutine, une Russie en méforme sur le plan économique comme militaire, mais à qui il suffit de ponctuellement rappeler avec force que les décisions ne se prennent pas sans elle en Europe de l'est (Ukraine, Géorgie.. Moldavie).

Alors l'Allemagne en 2015, sur le plan géostratégique c'est quoi ? Jean Claude Junker, président de la Commission Européenne, déclarait récemment ceci: "Nous avons 28 armées en Europe mais en réalité il n'y en a que deux qui comptent vraiment : la française et la britannique. Les autres sont des armées d'appoint - et je ne parle pas seulement de l'armée luxembourgeoise..."
Le coup est rude, mais totalement juste. Anecdote intéressante, le Ministère de la défense allemand a rendu au budget fédéral 2 milliards d’euros non utilisés. Or, les taux d’indisponibilité des matériels ont explosé (cf les Typhoon..) ! L' Allemagne est riche certes, mais ses armées souffrent d'un véritable problème d’organisation. De plus, on note la disparition d'une culture stratégique, il existe très peu de chaires académiques ou de think tank spécialisés, l'idéologie pacifiste régnant depuis plus d'un demi siècle.


Changer de posture. Pourquoi ?

Depuis la fin de l'engagement otanien en Afghanistan, où la Bundeswehr à maintenu continuellement au sein de l'ISAF entre 3 et 5000 hommes, et où Thomas De Maizière, alors Ministre de la défense, avait déclaré en 2013, que la "Bundeswher avait dû réapprendre à se battre", on ne trouve plus grande trace d'un engagement allemand à l'étranger, si ce n'est la fourniture d'armes aux peshmergas du Kurdistan. Le refus allemand de s'engager dans les opérations libyennes en 2011 avait d'ailleurs fait grand bruit.

L'Afghanistan justement, une OPEX riche d'enseignements : Selon l'expert Eric Sangar, présent au colloque bordelais du 30 mars, les opérations dans le cadre de l'ISAF mais où l'Allemagne agissait seule, dans la région de Kunduz au nord de l'Afghanistan, ont révélé une conception "technocratique et apolitique des opérations militaires".
Autrement dit, l'Allemagne est en retard d'une guerre. Une notion telle que la coopération civilo-militaire commence à peine à être intégrée. Malgré cela, la Bundeswehr considère que l'Afghanistan l'a remise au niveau des armées modernes, même si aucun "débat critique" ne s'est produit lors du RETEX des opérations.


Rattraper le retard. Comment ?

A l'heure où le credo est le suivant, "nouvelle puissance, nouvelles responsabilités", la politique de défense et de sécurité germanique dans son sens large souffre encore profondes lacunes, tant conceptuelles, que structurelles.
Sans parler des scandales qui touchent la défense, comme l'affaire du drone Euro Hawk (version modifiée du Global Hawk), ou comme je le répète, les taux de disponibilité des matériels catastrophique...

C'est pourquoi l'Allemagne se lance aujourd'hui dans la rédaction d'un nouveau Livre Blanc. Initié le 17 février par Ursula von der Leyen, actuelle Ministre de la Défense, et prévu pour 2016, il succédera au précédent "Weißbuch" de 2006.
Pour avoir des indications sur les directions qui seront prises, on peut néanmoins se référer à une étude à laquelle a participé comme chercheuse et rédactrice Ronja Kempin, du think tank berlinois SWP (Stiftung Wissenschaft und Politik), elle aussi présente à Bordeaux ce 30 mars.

Le constat est clair: l'Allemagne dépend trop d'Etats tiers pour sa sécurité, a besoin d'une rupture, mais doit procéder sur le long terme, ne pas se précipiter. Il n'est pas question de modèle "à la française" ou "à l'américaine", pas question de projeter une force expéditionnaire sur un autre continent. Le format envisagé est exclusivement multilatéral (ONU ou OTAN), être coleader plutôt que leader, et avec pour priorité le maintien de la paix, pas l'offensive.
L'outil militaire reste tabou, et vu comme le recours ultime de la diplomatie. Une doctrine qu'on avait pris l'habitude d'appliquer en France sous la présidence de Jacques Chirac. Beaucoup moins depuis.

Alors que de son côté, le MAE allemand a entrepris sa "Review 2014" afin de refondre toutes ses méthodes de travail en matière de gestion des crises, le Livre Blanc de la Défense 2016 s’articulera autour de 4 axes:
  • Alliances et Partenariats
  • Environnement Stratégique
  • Méthodes de travail (processus décisionnel, coopération interministérielle)
  • Avenir de la Bundeswehr
Contrairement à la France, pas de volet industriel. Bien qu'elle possède une industrie de l'armement  forte et soit une grosse exportatrice, l'Allemagne dissocie en effet politique de défense et politique industrielle.

Nous somme clairement dans une logique de construction. Ou reconstruction c'est selon. Loin des considérations françaises que sont "l'entrée en premier", le renseignement, ou la dissuasion nucléaire...


Le "Problème Allemand" existe-t-il toujours ?

Dernier intervenant lors de cette conférence de la Chaire Défense & Aérospatial de Bordeaux, le chercheur Mathias Delori abordait l'angle de ce que l'on a appelé par le passé le "problème allemand". Cette crainte post 2ème GM de voir réémerger une Allemagne militarisée et belliqueuse. 

Seulement les choses ont changé, la Réunification a redoré l'image du pays, tout comme d'autres efforts d'envergure européenne, comme Erasmus. On ne peut nier que l'image de l'Allemagne est désormais normalisée. Le "soldat allemand est aujourd'hui dissociée de l'histoire de sa nation".

Toutefois, si l'Allemagne veut se préparer à jouer un rôle, le monde est-il prêt à recevoir son aide ? Le parallèle avec le réarmement du Japon est intéressant, preuve que les perceptions varient de par le monde. Quid de l'Europe de l'est par exemple, où les peuples sont fermement marqués par les occupations allemandes et soviétiques (j'ai pu récemment le constater en Pologne).
D'autres voient aussi un nouvel impérialisme allemand en matière économique. En Grèce, les allusions au nazisme sont fréquentes.

Enfin, qu'en pensent les allemands ? 90% de l'opinion publique allemande était contre une intervention en Libye en 2011... 


Il est aisé de constater l'ampleur monumentale des travaux qui attendent l'Allemagne dans les prochaines années, si elle est réellement décidée à se doter d'une politique étrangère de sécurité. Néanmoins, avec du temps et de la patience, elle pourrait venir compléter le binôme franco-britannique, ce dont l'Europe aurait bien besoin.


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