vendredi 5 juin 2015

La famille de la défense solidaire avec ses blessés de guerre

Photo Pax Aquitania

Ce 4 juin marquait à Bordeaux le lancement de l'opération «Tous solidaires». Placé sous le haut patronage du maire de la ville Alain Juppé, le but est d'encourager la solidarité avec les blessés des armées françaises. Cette conférence, qui sera suivie la semaine prochaine d'un concert, puis d'une compétition handisport à Talence le 20 juin, avait pour but de présenter les mécanismes français d'accompagnement des blessés de guerre.

Vous n'êtes pas sans savoir que les armées françaises sont fortement engagées en opérations extérieures depuis une quinzaine d'années. Des OPEX souvent placées sous le prisme de la guerre contre le terrorisme, là où les années 90 étaient plutôt marquées par les OMP, opérations de maintien de la paix. L'Afghanistan (2001-2014) a véritablement marqué un tournant dans l'intensité, entraînant une multiplication des traumatismes physiques et psychologiques chez les soldats. Mali ou Centrafrique, la problématique reste aujourd'hui la même.

Et comme il fut dit en introduction de cette soirée, "il ne s'agit pas seulement des blessés des armées, mais des blessés de la nation".


Pas d'OPEX sans le service de santé des armées (SSA), et pas de SSA sans OPEX


La doctrine du SSA, découlant directement des RETEX, se veut comme telle: Médicalisation de l'avant, chirurgie & réanimation, évacuation. L'occasion donc de décrire tout le processus d'intervention dans les instants suivant directement la blessure.

La première cause de décès en opérations étant l’hémorragie, l'acteur premier et déterminant, et le binome lui même. Chaque soldat doit pouvoir intervenir en urgence auprès de son camarade touché au combat. Il dispose pour cela d'une formation au "standard de soin".
Interviennent ensuite des vecteurs médicalisés, incarnés le plus souvent par les hélicoptères, Caracal ou maintenant Caïman, ou les avions de transport légers, comme le CASA. On se démarque ici en France comme en Europe du modèle américain, où grâce aux très importantes voilures tournantes, on va privilégier rapidité à efficacité, avec un rapatriement par l'un des hélicoptères disponibles avec à son bord un "medic" depuis la zone de combat dans un temps très court.
Quoiqu'il en soit, le transport du blessé se fait alors vers une antenne chirurgicale, domaine où la France est d'ailleurs en pointe.
Enfin, la victime stabilisée, son rapatriement vers la métropole est effectué grâce à un Falcon ou un C135.
L'ensemble de ce processus a un nom, le "Bout en bout".

En 2014; ce ne sont pas mois de 1800 professionnels de santé qui ont été déployés en OPEX, pour environ 86 000 consultations, 86 000 interventions paramédicales, et 2132 interventions chirurgicales. 786 MEDEVAC ont été réalisées, incluant 75 processus vital engagé. 40% concernaient des trauma, 31% des maladies, et 21% des raisons psychologiques.

Des chiffres impressionnants qui justifient la mise en place du programme SSA 2020. Aujourd'hui ce sont 80 à 90% des médecins du SSA qui sont projetés en OPEX dans leur première ou deuxième année de service...


L'accroissement des opérations entraîne l'accroissement des trauma psychologiques


En deuxième partie de conférence intervenaient deux psychiatres de l’hôpital militaire bordelais Robert Picqué. Pas un hasard, quand on sait que 40% des blessés psychiques sont aujourd'hui traités à Bordeaux, essentiellement de l'Armée de Terre. Cela est dû au fort taux d'engagement des régiments de la Zone de Défense Sud Ouest, qui comporte d'ailleurs nombre d'unités des forces spéciales. 

Les troubles post traumatiques existent depuis que la guerre elle-même existe, mais il a fallu longtemps avant que ceux-ci ne soient pris en charge, qu'un véritable suivi soit organisé. De plus, le contexte de guerre asymétrique qui imprègne largement les conflits du XXIème siècle est source de nombreux stress chez le combattant: qui est l'ennemi ? Est-il parmi la population civile ? Cette même population accueillante un jour, hostile le lendemain.... Comment traiter un ennemi qui ne respecte pas le droit des conflits quand on est régi par des règles d'engagement restrictives en respect de ce même droit ?
Une problématique qui emboîte le pas de celle du syndrome du "soldat de la paix", emblématique des années de guerre en ex-Yougoslavie, où les casques bleus de l'ONU assistèrent sans pouvoir agir à de véritables massacres.

A cela s'ajoute la peur de demander de l'aide, tout simplement par honte. C'est là que les psychiatres des armées doivent déceler le mal, qui s'incarne souvent dans un changement de comportement du patient: violence, addictions à l'alcool, aux drogues et médicaments... dépression, comportement suicidaire. La répétition de cauchemars plusieurs fois dans le même nuit est un signe central.

D'où l'importance pour les armées de disposer d'interlocuteurs qualifiés au sein de l'institution. Un militaire en situation de stress post-traumatique aura toujours plus de facilité à communiquer avec un de ses semblables. Le langage militaire par exemple, est très important. A ce titre, les aumôniers militaires peuvent là aussi jouer un rôle d'écoute et d'orientation déterminant.


Le soutien dans la durée

Nous le voyons, la grande famille militaire ne compte pas abandonner les siens, mais qu'en est-il sur le long terme, lorsque le blessé, parfois handicapé physiquement à vie, quitte les armées ?

Plusieurs organismes, chacun présenté hier soir, existent dans ce but: l'ONACVG (Organisation nationale des anciens combattants et victimes de guerre), la CABAT (Cellule d'aide aux blessés de l'armée de terre), ou encore Terre Fraternité.
Ces organisations ou associations ont l'avantage de pouvoir travailler dans le temps, afin d'accompagner et d'aider le blessés à se réinsérer dans la vie civile. La compréhension des familles est là décisive.

Pour exemple, le suivi de la CABAT peut impliquer jusqu'à 63 personnes ! 

Le sport apparaît sans surprise comme un moteur dans la reconstruction de l'homme, et ce n'est pas anodin si les compétitions internationales handisports fleurissent dans les armées occidentales.



Enfin, et pour clôturer cette enrichissante soirée, le témoignage très touchant d'un rescapé d'un attentat à l'IED. Il était alors engagé au sein d'une OLMT en Afghanistan en 2008. Son chef d'équipe ainsi que le traducteur périrent dans l'explosion. C'est le souffle coupé par l'émotion qu'il raconta la dure épreuve traversée, le corps et l'esprit brisés, cloué sur un lit d’hôpital, puis sur un fauteuil roulant pendant presque 2 ans. Et de témoigner de la qualité du suivi dont il a pu bénéficier.


A l'heure où le traitement médiatique des OPEX ne s'attarde que sur l'immédiateté et l'intensité de l'action, il y a là un paradoxe étrange avec la situation de nos blessés de guerre qui, bien souvent, se sentent oubliés et en manque de reconnaissance vis à vis du sacrifice qu'ils ont subi au nom de la France. C'est à chacun de nous, civils ou militaires, de faire en sorte qu'ils reçoivent le respect et la solidarité qu'ils méritent.


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