lundi 22 juin 2015

Napoléon, Bordeaux, le Pont de pierre et le début de la fin


Alors que l'on célèbre en Europe, mais moins en France, le bicentenaire -18 juin 1815- de la bataille de Waterloo, et pour ainsi dire de la fin de l'Empire et de l'ère Napoléonienne, je ne résiste pas à la tentation de brièvement revenir sur la décision prise en 1808 par Bonaparte de faire bâtir un pont sur la Garonne à Bordeaux. Un pont vers la rive droite, mais surtout un pont sur la route d'Espagne...    

Si aujourd'hui Bordeaux peut compter sur 7 ponts, bientôt 8, pour faire le lien avec sa rive droite, cela ne fut pas toujours le cas, loin de là. Il fut même un temps où la ville fut plus ouverte sur le monde (vin, sucre, épices, tissus... esclaves) que sur son propre voisinage direct.
Le tumultueux fleuve désormais dompté, et la réconciliation avec son autre rive consommée (la symbolique des ponts est un sujet passionnant), Bordeaux compte quelques ouvrages célèbres comme le Pont d'Aquitaine, suspendu et achevé en 1967, la passerelle Eiffel construite pour le chemin de fer entre 1850 et 60, ou enfin le dernier venu, le pont à "tablier levant" Jacques Chaban Delmas, qui donne depuis 2013 une touche de modernité au port de la lune. Mais celui qui reste le plus emblématique, le plus ancien car tout simplement le premier, est le Pont de pierre ou pour les nostalgiques "Pont Napoléon". Celui qui relie aujourd'hui la Porte de Bourgogne à la place Stalingrad fut achevé en 1822 et n'aura donc pas vu l'Empire.


Si vous avez eu la chance de visiter le dôme des Invalides et la tombe de Napoléon Bonaparte, vous avez peut être remarqué sur la fresque murale qui entoure le massif tombeau et qui fait l'inventaire du legs du plus célèbre des corses, quelque part entre l'Arc de Triomphe et le Code Civil, "Pont de Bordeaux". 
Replaçons nous dans le contexte: Nous sommes en 1808, l'Empire de France, bâti par Napoléon domine l'Europe et sa Grande Armée est invaincue. Afin de faire respecter le blocus continental censé asphyxier l’Angleterre, la France est intervenue militairement au Portugal, mais en a profité pour s’ingérer largement dans les affaires du trône espagnol. Sans s'étirer sur un sujet qui prendrait des heures, cette ingérence politique et militaire dérape à tel point que la population espagnole prend les armes contre l'armée française qu'elle considère désormais comme occupante. Commence alors une terrible guerre d'insurrection/contre-insurrection.... Preuve que ce genre de conflit n'est pas l’apanage de l'histoire récente.

Un conflit qui nécessitera jusqu'à 200 000 hommes et la présence de l'Empereur lui même, afin d'affronter insurgés espagnols, portugais, mais aussi un contingent anglais. 
Mais revenons à Bordeaux. La constatation de Napoléon est simple, la traversée de la Garonne, qui se fait par un système de bac, est une catastrophe pour la logistique. Décision est donc prise, par décrets datés des 12 août 1807 et 25 avril 1808, et signés de la main de l'Empereur Napoléon 1er, qu'un pont sera construit à Bordeaux. L'Etat concède même une aide financière à la ville:
« Pour preuve particulière de l'intérêt que nous lui portons et de notre satisfaction pour les sentiments patriotiques qui l'animent, pour le courage et la dignité avec lesquels elle supporte les privations que les circonstances imposent plus spécialement à ses habitants et à son commerce plus qu'à tout autre partie de l'empire...une somme de 350 000 francs doit être versée dans les caisses de la ville sur les fonds de 400 000 francs affectés aux travaux du pont sur la Garonne par le budget de 1807 ».
C'est l’ingénieur Claude Deschamps, secondé par Jean-Baptiste Billaudel, qui deviendra d'ailleurs maire de Bordeaux en 1848, qui est en charge du projet. Les travaux de ce qui est alors le plus long pont de France (501m) commencèrent en octobre 1810 et impliquèrent 4 000 ouvriers. La chute de l'Empire après la campagne de Russie en 1814 gèle les crédits et les travaux sont stoppés... 
Mais en 1818, le négociant bordelais Pierre Balguerie-Stuttenberg crée la Compagnie du pont de Bordeaux et réussi à lever les financements privés nécessaires à l’achèvement du pont Napoléon, soit 2 millions de francs. De ce fait, celui-ci est terminé en 1822.

A cette date, l'Empire est déjà loin, et Napoléon est mort depuis un an. Cependant, on retrouve dans l'ouvrage les indices de son origine impériale: 17 arches, soit le nombre de lettres dans le nom de Napoléon Bonaparte et entre chaque arche, un médaillon à la gloire du personnage.


Là où passe aujourd’hui un tramway (dessus...) et le fuselage de l'Airbus A380 (...dessous), aucun élément de la Grande Armée n'aura jamais posé le pied. Napoléon dira plus tard, lors de son exil à Saint Hélène, "cette malheureuse guerre d'Espagne a été une véritable plaie, la cause première des malheurs de la France". Jusqu'à 1813 en effet, la guerre d'indépendance espagnole gênera grandement les affaires françaises. Pire... le mythe d'invincibilité de la Grande Armée s'effondre, et son prestige en sort bafoué. Il n'aurait sûrement jamais fallu traverser la Garonne...


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