vendredi 19 juin 2015

Pourquoi il ne faut pas baser nos pilotes de drones sur le sol français

Des membres de l'Escadron 1/33 Belfort devant le Ministre et un drone Reaper au Niger 

Le CEMAA, le général Denis Mercier, voudrait baser les pilotes français de drone Reaper et Harfang à Cognac, sur la base aérienne 709 qui héberge l'Escadron de Drones 1/33 "Belfort". Raison invoquée; le suremploi des équipages des drones au Niger, qui outre la fatigue, oblige toujours plus de pilotes à se succéder en OPEX. 
Pourtant, il y a là une ligne rouge qu'il vaudrait mieux ne pas franchir. Explications.

La France, dans le cadre de l'opération Barkhane dans la bande sahélo saharienne (BSS), utilise actuellement 3 drones américains MQ-9 Reaper. Ceux-ci, n'étant pas armés, se contentent de réaliser des mission de surveillance et renseignement. L'Armée de l'air employait déjà auparavant 2 drones Harfang, mais les Reaper offrent de biens meilleures capacités, ils vont plus loin et y demeurent surtout plus longtemps, parfois 24H ! Un atout désormais indispensable dans l'identification des cibles ou le soutien de troupes au sol. Assurer une telle permanence offre même le luxe de pouvoir frapper au bon moment et donc limiter d'éventuels dommages collatéraux.

Pour le moment, la France a choisi la doctrine du drone non-armé, mais alors qu'elle se découvre une addiction pour son emploi, avec déjà 5000H de vol, il n'est pas certain que cela perdure. Des voix se font entendre ça et là (et même sur ce blog) pour un emploi armé, mais strict, de nos drones.
Il faudrait par ailleurs également convaincre les USA, qui ont un contrôle sur les armements qu'ils vendent, de nous autoriser à armer nos Reaper (nous devrions à terme en posséder une douzaine). En outre, on peut d'ores et déjà parier sur le fait que la prochaine génération de drones MALE, européenne cette fois, et qui verra la jour vers 2020/25, aura la capacité d'emporter des missiles.

Nous ne reviendrons pas ici sur le bénéfice tactique et stratégique, économique même (épargner l'emploi d'un chasseur) qu'un tel choix apporterait... Non, analysons plutôt la volonté de l'Armée de l'air, en l’occurrence du CEMAA de baser les équipages de drones sur le sol français.

Car en effet, contrairement aux américains de l'US Air Force ou aux britanniques de la Royal Air Force, les Reaper français sont dirigés par des pilotes (de chasse) de l'Armée de l'Air directement depuis le théâtre d'opération, ici sur la base de Niamey. au Niger.
Et il s'agit là d'un véritable atout ! Comme il est intelligemment rappelé dans cette brève sur le blog Defens'Aero "le déploiement des équipages et des cabines de contrôle au sein des opérations extérieures permet notamment d'avoir une excellente communication et un véritable travail de coopération entre les pilotes de drone et les pilotes de chasse (...) également déployés à Niamey."
A ce jour donc, la France déploie ses forces pour une intervention, et elle les déploie toutes ensemble, permettant à chacun de prendre la mesure de la mission et de vivre celle-ci aux côtés de ses "frères d'arme".


Cependant, la tentation était trop grande d'imiter nos alliés... le Chef d'Etat-Major de l'Armée de l'Air, le général Denis Mercier, a donc déclaré ce 3 juin dernier à l'Assemblée Nationale, devant les députés de la Commission des Affaires Etrangères, de la Défense, et des Forces Armées que "nous avons demandé aux Américains de nouveaux simulateurs Reaper, ainsi que le déploiement d'une cabine de contrôle au sol sur la base de Cognac dans le cadre du prochain système qui devrait être livré en 2016", le but étant de "soulager les équipages dont le rythme de détachement en opérations extérieures est particulièrement éprouvant".

Seulement à ce jour, une première limite d'ordre technique ou contractuelle empêche la manœuvre: En effet, les équipages français n'étant pas encore tous complètement formés, ce sont des contractuels civils du fabricant General Atomics qui gèrent, et le décollage, et l’atterrissage ! Ils peuvent travailler au Niger, mais en France ?
L'idée est certes de soulager des pilotes qui frôlent le surmenage. Cela est une problème humain autant qu'économique pour l'armée qui doit assurer un plus gros "turn over" afin de justement éviter le "burn out" (beaucoup d'anglicismes oui). Ce fameux "burn out" qui secoue actuellement l'armée américaine.

C'est ici que, selon moi, on rentre dans le cœur de la problématique. Oui nous utilisons plus vite la machine, que nous formons les hommes (d'autant plus qu'en France, ce sont des pilotes de chasse, et non spécifiquement "de drone" qui sont aux commandes). Oui l'exemple américain nous montre que le surmenage est un véritable danger. Mais l'argument est faussé: la doctrine américaine est très différente de la doctrine française sur le sujet. Les USA dirigent leurs drones depuis le Nevada ou le Nouveau Mexique depuis des années, et ont procédé à un nombre incalculable de frappes et d'assassinats ciblés. Dans l'article du Monde en lien plus haut, il est précisé que ce qui provoque le plus de stress chez le pilote de drone, c'est la peur des dommages collatéraux. J'y reviendrai.

C'est pourquoi avancer cet argument dans le cas de la France, qui utilise 3 Reaper -non armés- depuis un an et demi seulement, est clairement  prématuré. La source du surmenage de nos pilotes pourrait bien simplement venir du fait que nous n'en avons pas assez pour le moment. Cette lacune est ouvertement reconnue par l'Armée de l'air.

Photo AFP
Il est en revanche totalement compréhensif d'un point de vue stratégique que l'on veuille baser cokpits et équipages sur le sol français. Pour l'heure, les drones participent à l'opération Barkhane dans la BSS, mais qu'en serait t'il si nous voulions les utiliser pour tout autre mission ? En méditerranée par exemple, ou bien plus loin comme dans la corne de l'Afrique, en Irak contre Daesh, en Ukraine ? Et même un jour, au service de la DGSE pour des opérations secrètes (il faudrait par contre un drone totalement indépendant des USA) ?

A ce stade, et avec ce nombre limité d'appareils, le jeu n'en vaut pas la chandelle. Ce serait s'exposer à des problématiques nouvelles, d'ordre médiatiques ou impliquant l'opinion publique. Il y a en effet un traitement politico/médiatique totalement faussé lorsqu'on parle de drones. Cette semaine passée en a été un particulièrement bon exemple: 
  • Dans Valeurs Actuelles, on qualifie les Reaper français au Sahel d'armes fatales: Pour rappel il s'agit de drones non-armés ... la surveillance des drones permet l'action des avions de chasse ou forces spéciales, mais ce n'est pas la même chose.
  • Journal de 20H sur France 2 mais c'est le cas de toute la presse généraliste : "Nasser Al-Wahishi, le chef d'Al-Qaïda dans la péninsule arabique (Aqpa) tué par un drone américain". Une erreur courante dans les médias, un drone ne tue pas, c'est un vecteur. Tout comme l'homme derrière le canon, dans le cokpit d'un Rafale, le pilote de drone armé commande l'action de la machine. C'est là le mythe du drone deshumanisé.

Dans l'hypothèse où la France baserait ses équipages (6 hommes en comptant ingénieurs et mécaniciens) à Cognac, ne s'exposerait-on pas à des critiques bien connues s'agissant de l'éloignement du champ de bataille et à cette fameuse deshumanisation ? Couper les pilotes de la zone de guerre ne serait-il pas source, comme aux USA, d'une autre forme de stress ? Rentrer le soir à la maison après plusieurs heures de surveillance, ultra précise, d'un théatre où peut régner une extrême barbarie n'est-il pas déstabilisant et dangereux (cf le film sorti récemment "Good Kill") ? Les soldats français revenant d'OPEX passent aujourd'hui par un "sas" à Chypre afin de préparer leur retour à la vie en métropole, quid d'un pilote de drone qui part à la guerre sans quitter cette métropole ?


Vous le voyez, nombre de questions restent en suspens. Avant de nous précipiter, il serait peut être judicieux de nous pencher sur les retour d'expérience américains, israéliens, ou dans une moindre mesure britanniques, afin de ne pas commettre d'erreur dans ce domaine sensible où le débat moral et juridique joue déjà un rôle prépondérant.


PS: Pour aller plus loin, cet article paru pendant le Salon du Bourget, "Quand la France armera ses drones", de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, qui était d'ailleurs l'un des intervenants de l'Ecole d'Eté Bordeaux Québec sur les conflits internationaux qui s'est déroulée du 7 au 13 juin 2015.


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