mercredi 17 juin 2015

Quelles ambitions stratégiques pour le Canada ?

Un soldat de la Canadian Army en Afghanistan
Après l'Allemagne et le Royaume Uni, continuons la revue des ambitions des grands alliés de la France. L'occasion de revenir sur la table ronde organisée jeudi 11 juin par la Chaire "Défense & Aérospatial" de l'Université de Bordeaux, et insérée dans le cadre de l'école d'été en relations internationales Bordeaux/Québec, qui traitait des interventions, et à laquelle j'ai eu l'honneur de participer.

La table ronde de jeudi dernier s'intitulait plus exactement "Impacts des opérations internationales sur les pensées stratégiques alliées" et nous pouvions y recueillir sous la présidence du général Jean Marc Laurent l'analyse de trois intervenants, le général Gilles Desclaut pour la vision française, le colonel Guy Maillet pour la vision canadienne, et enfin, le général Patrick Desjardins, pour la vision, plus globale, otanienne.
Je ne m'étendrai pas d'avantage ici sur les conclusions de ces experts, pour me concentrer sur cette vision canadienne des interventions donc. Mais vous découvrirez que souvent, les réflexions et les objectifs convergent dans le même sens, que ce soit entre alliés ou dans l'alliance atlantique .


Un demi siècle d'engagement pour la paix

1945: Alors que le monde se reconstruit sur les bases d'une ambition incarnée par l'ONU, le Canada sort lui lourdement touché de cette seconde Guerre Mondiale qui a pris la vie de 45 000 de ses citoyens. Au contraire des USA qui entrent en guerre fin 41, il est bon de rappeler que le Canada, membre du Commonwealth, fut engagé dès le départ aux côtés des britanniques.
Relativement épargné par la Guerre Froide, par les guerres de décolonisation, et même le Vietnam... et bien décidé à œuvrer pour une paix globale, le Canada va ainsi devenir un acteur majeur à l'ONU, et à plus d'un titre...

A titre grandement symbolique, et ce n'est pas rien, puisque la première opération de maintien de la paix de l'histoire (en 1956, lors de la crise du canal de Suez) fut mise en place à la suite de la Résolution 377 "Union pour le maintien de la Paix" ou Résolution Acheson, qui fut présentée à l'Assemblée générale des Nations unies, par le ministre canadien des Affaires étrangères, Lester Bowles Pearson, qui se verra décerner l'année suivante le Prix Nobel de la paix. En découle la notion et l'existence même des soldats de la paix, les "casques bleus".

Et c'est donc dans cette lignée que la Canada va devenir le premier contributeur en homme aux OMP, mais également le second pays le plus touché par des pertes: 144 casques bleus canadiens perdront ainsi la vie lors de ces opérations onusiennes.

Cependant, cette politique multilatéraliste à l'extrême va en partie s'inverser. En 1993, 3300 militaires canadiens servaient dans des OMP. En 2015, ils sont 40. De la première place de contributeur à la 65ème en 20 ans ! Deux facteurs, ou plutôt événements peuvent expliquer ce bouleversement: 
  • Les OMP majeures des années 90 (Ex-Yougoslavie en tête, ou encore Somalie et Rwanda) vont apparaître comme des échecs tout aussi majeurs.
  • Surtout, le 11 septembre 2001, et la réalisation d'une attaque terroriste massive sur le territoire nord américain, dont le Canada partage la défense aérienne avec les USA, va totalement changer la donne et l'ordre des priorités...

2001 ou la fin de l’innocence ?

Mieux encore que les USA, le Canada se considérait dans une position stratégique géographique extrêmement favorable, le plaçant à l'abri de toute menace d'envergure dans ce monde unipolaire post Guerre Froide. Mais les attentats de 2001 sonnèrent comme une alarme, et ce fut comme vous le savez le début une nouvelle ère pour les interventions dans ce contexte de "globar war on terror" si chère à l'administration Bush.
Et si le Canada refusa de suivre son voisin en Irak en 2003 (provoquant un léger refroidissement avec Washington), il fut lourdement impliqué en Afghanistan ainsi que dans la plupart des interventions armées occidentales depuis (Libye, Mali, lutte contre Daesh aujourd'hui..).

Toujours marquée par sa logique multilatéraliste, la pensée stratégique canadienne est alors passée d'un mode d'action à cadre typiquement onusien, à un cadre coalisé, à chaque fois derrière les leaders américains, britanniques ou français de l'OTAN. 

L'Afghanistan a grandement impacté les forces canadiennes

Des engagements qui, à la manière du Royaume-Uni, ont laissé bien des traces. Matérielles (donc budgétaires !), mais aussi humaines. Le Canada a ainsi stationné en moyenne 3000 soldats en Afghanistan et des équipements lourds; il y a perdu 158 hommes et 2047 furent blessés en 14 ans d'engagement.
Et l'on constate aujourd'hui un grave problème concernant ces vétérans de la guerre contre le terrorisme. Troubles psychologiques, alcoolisme, voire même suicides... des sujets qui viennent empoisonner la société canadienne. Je conseille d'ailleurs cet article sur le privatisation de la médecine psychiatrique dans les armées.
La conséquence est l’avènement de la politique du "no boots on the ground", l'opinion ne veut plus voir de soldats canadiens sur un sol étranger. En témoigne depuis l'usage exclusivement aérien (parfois maritime) des forces armées. Les forces spéciales et le secret qui les caractérise ont également désormais la primauté. En matière de renseignement, le Canada fait parie du "Five Eyes" un groupe de partage réunissant également USA, Australie, Nouvelle-Zélande et Royaume-Uni.

Enfin, le Canada connaît les mêmes contractions budgétaires que ses alliés depuis la crise de 2008. Une feuille de route pour la modernisation des armées a par ailleurs été lancée. Nommée "le Canada d'abord" (ou "Canada first" puisque le pays est bilingue), celle-ci fait l'objet de nombreux débats.

Niveau équipement, si des programmes comme le F-35 américain sont un gouffre pour les finances du pays, la modernisation est en cours. De plus, pour une armée "de petite taille" (68 000 H) en comparaison de l'espace géographique du pays, le Canada dispose de moyens lourds particulièrement intéressants comme des hélicoptères CH-47 ou des avions C17 Globemaster, qui ont rendu de fiers services à la France au Mali. 

Un C17 Canadien débarque un VAB français lors de l'opération Serval
Photo Forces Armées Canadiennes

Le grand enjeu de l'Arctique

C'est désormais le réalisme qui domine la pensée stratégique canadienne, et un enjeu majeur se dessine au nord, qui implique directement le territoire national: l'Arctique.
La "conquête" ou plutôt l'exploitation des ressources et voies maritimes ou aériennes (le trafic aérien a décuplé en 10 ans sur la route du nord) dans le grand nord est une conséquence directe et inattendue du réchauffement climatique. Une course qui implique les pays de la Scandinavie, Canada et USA, la Russie, et même la Chine qui produit à l'heure qu'il est une flotte de brises-glace. Et je ne cite que les plus concernés géographiquement parlant, des marines comme celle de la France s'aventurant toujours plus au nord ces dernières années.

Sans surprise, le participant le plus véhément de ce grand jeu est la Russie de Vladimir Poutine, dont l'armée réalise un nombre surréaliste d'exercices. Des répétitions de batailles massives par temps froid, comme un avertissement: La Russie saura préserver ses intérêts sibériens.

Remarque: Le Canada n'aurait-il pas fait un éventuel client pour les 2 BPC Mistral que la France a construit pour la Russie, conçus pour les eaux froides et l'accueil d'hélicoptères lourds ? Hypothèse intéressante mais peu crédible, la Russie ayant à coup sûr juridiquement la possibilité d'interdire cette transaction, et le Canada n'en ayant sensiblement pas les moyens ... Dommage.

L'exercice franco/canadien "Rafale Blanche" en février 2015

Et ce n'est pas anodin si le Canada, puissance non-nucléaire, multiplie les exercices arctiques avec ses principaux alliés, Grande Bretagne en tête. La France, dont la coopération avec le Canada est fortement relancée depuis 2013, a récemment participé à l'exercice "Rafale Blanche".

Le gouvernement conservateur de Stephen Harper développe de plus une politique du "Use it or Lose it" (littéralement "Utilise le ou Perd le") ayant tendance a accentuer la menace stratégique sur l'arctique. A ce titre, je conseille cet article paru sur le blog canadien 45e Nord, "La menace russe pour l’Arctique canadien: le mythe politique et la réalité".


Enfin, l'arctique va t-il donner au Canada sa pleine puissance énergétique et en faire au même titre que les USA un producteur de rang mondial ? Sur des questions comme le pétrole ou le gaz de schiste, il se permet pour l'instant de jouer prudemment.


En conclusion, nous constatons que le Canada est touché par les mêmes problématiques que ses alliés occidentaux. Que ce soit sur son modèle d'intervention militaire, limité mais spécialisé, et fortement marqué par une culture multilatérale,  que sur des questions économiques (Chine, traité transatlantique), ou même énergétiques. 
Aussi, des menaces globalisées* comme le terrorisme ou le réchauffement climatique amènent les canadiens à ne plus seulement compter sur leur isolement géographique, et en ce qui concerne l'Arctique,  à devoir défendre une certaine ambition stratégique.

*Nous apprenons ce soir (17 juin) que les sites gouvernementaux canadiens sont victimes d'une cyberattaque massive. A suivre...


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