mardi 14 juillet 2015

« Esprit de défense es-tu là ? »



Quoi de plus approprié que le 14 juillet pour écrire sur l'esprit de défense ? Et de ce fait l'occasion de revenir sur un éditorial paru le 10 mai dernier dans Marianne. Celui évoquait alors la politique de défense de François Hollande, un sujet pour le moins courant, voire bateau me direz vous. Cependant, une phrase une seule,  n'a de cesse de me trotter dans la tête depuis. Il y aurait en France une "misère du débat militaire"... 

Avant tout, il s'agit de se remettre dans le contexte. Nous sommes au mois de mai et la Loi de Programmation Militaire 2014-2019 vient d'être réévaluée à la hausse. En effet, le contexte sécuritaire post-Charlie a permis de faire jouer la clause de revoyure  et de faire plier, quasiment à l'unanimité, Bercy et son dogme de la cure d'austérité. Chez les élus comme dans les médias, on se félicite de cette décision responsable. C'est alors qu'Eric Conan publie un éditorial dans lequel figure la fameuse phrase:

« Il y a, en France, une misère du débat militaire qui ne semble captiver que les anciens ministres de la Défense, trois ou quatre députés aspirant à le devenir et deux bons journalistes (Jean-Dominique Merchet et Jean Guisnel) intéressant surtout les militaires.» 

Une phrase qui n'avait d'ailleurs pas manqué de faire réagir la twittosphère, j'y reviendrai. Certes, libre à son auteur d'affirmer que la question militaire n’intéresse personne, il m'est moi-même arrivé de penser de la sorte.
J'irai même jusqu'à dire que le terme "misère" est plutôt bien trouvé quand on compte les innombrables et quasi journalières coquilles qui parsèment les reportages sur la chose militaire, à la télévision notamment... oui on met du Rafale partout même sur des Mirage, le moindre soldat à bord d'un hélicoptère est, forcément, un membre des forces spéciales (voire même de la DGSE !), sans parler du désormais célèbre mythe du drone "terminator"... 
Quant à dire par contre qu'il n'y a que deux bons journalistes, c'est aller trop loin... Je ne citerai, de manière non exhaustive, que Jean Marc Tanguy ou Philippe Chapleau pour la Défense, Michel Cabirol, Alain Ruello ou Helen Chapaty côté industrie.

Si j'en viens à rédiger ce billet maintenant, c'est que j'ai pu constater récemment à quel point ce postulat selon lequel le débat militaire n’intéresse personne en France est totalement faux. Au contraire, il y a depuis quelques temps une réjouissante effervescence, une multiplication événementielle, autour des questions de défense, et en particulier dans le monde civil, et même parmi la nouvelle génération de chercheurs,  universitaires, experts ou ingénieurs. Les participants de l'école d'été DSC (Defence Security Cyber) qui s'est déroulée la semaine dernière à Bordeaux se reconnaîtront peut être en lisant ces lignes.

Il y aurait donc deux vents contraires à l'oeuvre. Un monde, appelons-le "traditionnel", en perte de vitesse, incarné par la presse papier et télévisuelle, et un autre, "2.0" même si le terme est grossier, qu'on retrouve sur internet bien sûr, mais aussi dans les séminaires, ou encore dans l'univers mystérieux des doctorants, et qui porte en lui de nouvelles idées et innovations.


Concernant les médias, je m'appuierai sur quelques rencontres/conférences récentes auxquelles j'ai pu assister. Au sortir de celles-ci, un certain fatalisme, exercer le métier de reporter de guerre reviendrait bien trop cher pour des rédactions qui peinent à trouver les financements pour survivre. C'est pourquoi aujourd'hui, le traitement des conflits en général, et même des opérations extérieures de la France devient caractérisé par la rareté. Ceci est compréhensible, le journaliste est devenu une cible pour des ennemis en voie de radicalisation constante, et réaliser ce travail si précieux est très très difficile. A tel point qu'hors du fonctionnement "embeded", c'est à dire via l'intégration au sein des forces sur un théâtre et donc ne favorisant pas la partialité, il n'y a plus guerre de reportage à l'ancienne. L'image du journaliste baroudeur aurait vécu.
Pire, parler de défense, même en métropole, n’intéresserait personne... la clientèle, car on la nomme désormais ainsi dans les groupes de médias, aurait pour intérêt premier les faits divers, ou les chiffres du chômage (vous pouvez chercher, toujours un onglet "faits divers" sur les sites d'information, jamais ou rarement un onglet "défense"). 
Or, il me semble que ce second argument est erroné, ne serait-ce que pour une raison simple. Si l'on cumule le nombre de militaires/civils/fonctionnaires évoluant dans le monde de la défense et de la sécurité, ce sont des centaines de milliers de citoyens qui sont concernés. En comptant leur famille ou leurs proches, des millions.
De même, si l'on se limite au sujet de l'emploi, combien de personnes en France vivent grâce à l'industrie militaire, aéronautique et spatiale, une des forces principales de notre économie ? En constatant simplement la fréquentation des sites, blogs ou forums intéressant l'aviation, on se rend compte que la chose militaire passionne.


Et c'est là que la fracture s'amorce, une fracture générationnelle peut-être, comme je l'évoquais il y a peu. Avec d'un côté ces acteurs politiques et médiatiques, même militaires, possédant une vision, une réflexion basée sur d'anciens codes sociétaux, et de l'autre, ceux qui sont hyper connectés, et surtout particulièrement défiants vis à vis des institutions précitées, mais néanmoins conscients des enjeux. Loin de moi l'idée cependant de caricaturer cela en stigmatisant un choc des générations, la différence vient plus du mode de pensée que de l'âge des acteurs.

J'en arrive donc à la finalité de mon raisonnement. Au travers des propos d'Eric Conan, je ne peux m'empêcher de conclure que c'est toute une culture (ou contre-culture ?) qui est ignorée. J'évoquais plus haut la réaction virulente de la twittosphère vis à vis de l'éditorial de Marianne. Pour toutes ces personnes, présentes de façon quasi constante sur la toile, écrivant, analysant, répondant ou commentant... il s'agit là d'un manque de respect, ni plus, ni moins.
Prenons un exemple en corrélation avec mon statut: les blogueurs. Combien sommes nous en France ou depuis l'étranger à œuvrer au débat militaire, à tenter de véhiculer l'esprit de défense ? Faisant de la veille, je peux affirmer sans trembler qu'il existe un ou plusieurs blogs/sites pour chaque question touchant au droit, à l'histoire, la stratégie, les équipements, la vie des forces... je ne compte même plus. A ce sujet, il y aura d'ailleurs sous peu sur Pax Aquitania, un listing des blogs "amis" ou que je me plais à fréquenter (ironie ou pas, il viendra remplacer le module d'actualité classique présent depuis la création du blog).
Quant au futur, il semble, au contraire de celui des médias classiques, plutôt radieux, comme autopropulsé par ce dynamisme, cette foisonnance. Des conglomérats de blogueurs apparaissent, avec pourquoi pas prochainement l'apparition de chaînes vidéos, pratique déjà bien rodée dans d'autres domaines... une idée à creuser. Comme beaucoup d'autres.

Les blogs ne sont qu'un exemple, comme pourrait l'être le monde associatif, IHEDN en tête, ou celui des think tank. Il émerge aujourd'hui une nouvelle société civilo/militaire, souvent hautement informée et instruite, et qui apprend à collaborer dans le même esprit de défense. Le droit ou l'innovation (ex: le salon SOFINS) en sont des exemples marquants.


Je m'arrête ici. Il est évidemment possible que mon approche soit excessivement optimiste quant à l'évolution du débat militaire. Mais une chose est certaine, c'est que nous aurions absolument tout à gagner à mélanger les genres et à profiter des forces de chacun. Quant à la question posée en titre qui consiste à savoir où se trouve aujourd'hui l'esprit de défense, je pense pouvoir assurer que dire qu'il est à l'état de "misère" est une mauvaise réponse. Cherchons mieux.

Bon 14 juillet à toutes et à tous !


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