vendredi 3 juillet 2015

Les lanceurs d'alerte incarnent-il la génération Y ?

Illustration de Joe Magee pour TIME - 2013
Julian Assange, Bradley Manning, Edward Snowden... des noms désormais mondialement connus après les multiples (et toujours actuelles) révélations de Wikileaks ou les scandales d'espionnage impliquant la NSA. Héros pour certains, ennemis publics pour d'autres, et si ceux que l'on surnomme les "lanceurs d'alerte" représentaient tout une génération, une génération hyper-connectée qui a soif de savoir, la fameuse génération "Y" ?

Nous entrons dans le cœur de l'été et fatalement, l'actualité des industriels et dans une moindre mesure, celle des forces, diminue fortement, attendez vous donc à quelques articles sur des thèmes de société pendant la période estivale.

Rappelons d'abord ce qu'est la fameuse "Génération Y". Rapidement, il s'agit des personnes nées entre 1980 et 2000 et dont certaines ont entamé la trentaine donc. Cette "génération", dont je fais partie, se caractériserait par un bouleversement des valeurs. Famille, Eglise, armée ne formeraient plus le socle des valeurs morales, au profit des NTIC, les nouvelles technologies de l'information et de communication. Vous l'aurez compris, c'est l'explosion d'internet à la fin des années 90 qui a donné à tout un pan de la jeunesse de nouveaux repères sociétaux.
Les "Y" (pour WHY/Pourquoi), qui sont aujourd'hui entrés dans la vie active, sont même devenus une cible commerciale, et un cas d'étude en gestion des ressources humaines. Et on parle parfois maintenant de génération "Z" à partir pour les post-1995...

Pour revenir dans le giron de ce blog, quelle est alors la problématique posée par cette génération en ce qui concerne la défense et la géopolitique ?
Nous avons là une population constamment connectée, très ouverte sur le monde, qui voyage, emploie souvent plusieurs langues, en bref pour qui l'expression de village mondial n'a jamais été aussi vraie.
En contrepartie, on la dit désintéressée de la politique (à qui la faute ?), et en particulier des questions militaires. Pourtant, si je devais moi-même reconnaître un événement profondément marquant dans mon évolution, ce serait le 11 septembre 2001 et la guerre globale contre le terrorisme qui a cours depuis lors. Ne nous y trompons pas, la génération précédente a grandi avec la Guerre Froide, celle-ci avec la menace terroriste et un monde particulièrement violent, elle est extrêmement consciente des enjeux sécuritaires qui se jouent sur la planète, y compris environnementaux.

De plus, on la dit défiante vis à vis de l'autorité. A ce titre, si il n'y a pas à constater une désertion massive de la jeunesse face aux métiers des armées, les recruteurs et personnels des RH reconnaissent qu'il a fallu et qu'il faudra encore s'adapter à des attentes de carrière qui ne sont plus les mêmes. Il est par exemple difficile, voire impossible d'empêcher un soldat de communiquer un flux de données vers ses proches depuis un théâtre d'opération.


Les lanceurs d'alerte: héros ou traîtres ?

Les lanceurs d'alerte donc. En 2010, les révélations du site Wikileaks créé par l'australien Julian Assange firent l'effet d'une bombe médiatique et politique. Une première fut une vidéo montrant deux photographes de l'agence Reuters tués par un hélicoptère Apache américain en Irak en 2007. La seconde affaire cette année là, fut le célébrissime "Cable Gate", qui vit 250 000 documents du Département d'Etat des USA être révélés avec l'aide de plusieurs grands noms de la presse mondiale, dont le journal français Le Monde.
La suite, vous la connaissez sûrement, d'autres scandales éclatèrent, concernant les guerres d'Irak et d'Afghanistan, la prison de Guantanamo, ou même Fukushima. La semaine dernière, et ce n'est pas anodin si je rédige cet article maintenant, c'était la relation franco-américaine qui était mise à mal avec la révélation des écoutes par la NSA des trois derniers président de la République en exercice...
Julian Assange, véritable fugitif aux yeux surtout des USA, mais aussi de la Suède où il est accusé de viol, vit lui reclus dans l'ambassade d'Equateur à Londres.

Un autre cas est bien évidemment celui d'Edward Snowden, informaticien de la NSA qui rendu public des dossiers top secrets de l'agence et révélant que cette dernière espionnait et recueillait des données concernant des citoyens américains, sur le sol américain. Nous voici donc en plein cœur des dérives du Patriot Act.
Snowden, inculpé le 22 juin 2013 par le gouvernement américain sous les chefs d’accusation d’espionnage, vol et utilisation illégale de biens gouvernementaux, s'est réfugié avec ses secrets en Russie, au grand damne des Etats-Unis...

Je pourrais également évoquer le cas de Bradley Manning, condamné à 35 ans de prison, toujours aux USA.

Snowden/Assange/Manning
Nous avons donc d'un côté des individus ou organismes, soutenus par la presse, se prévalant de vouloir apporter aux citoyens du monde la vérité sur des crimes d'Etat, et de l'autre, ces mêmes Etats, menacés pour la première fois dans l'un des domaines auquel ils tiennent le plus, le secret. Ce secret qui régit tout aussi bien les rouages de la diplomatie que les affaire militaire ou économiques.... Il est évident que pour l'Etat, quel qu'il soit, le secret défense par exemple, est vital, et ce pour de multiples raisons que vous devinez aisément: agents sous couverture, supériorité militaire, pouvoir de négociation... C'est pourquoi tout le monde s'espionne, même entre alliés, selon ses moyens toutefois.

Et le citoyen dans tout ça ? Deux réactions logiques peuvent survenir chez vous et moi: ou l'on s'offusque, ou l'on approuve. Et c'est là que j'en reviens à la génération Y. Nous sommes en présence ici d'une génération qui fait face à la violence, à la crise économique (les indignés, Podemos), ou encore à des affaires politico-judiciaires récurrentes. Fatalement, étant de plus caractérisés par leur (cyber)curiosité, les Y se sont largement massés derrière les lanceurs d'alerte, et leur raisonnement est simplissime: si l'Etat n'a rien à se reprocher, pourquoi a t-il des choses à cacher ? Pourquoi les USA espionnent-ils leurs alliés et leurs propres citoyens ? Pourquoi des pays occidentaux qui vendent les droits de l'Homme et la démocratie dans les pays du sud commettent-ils des crimes de guerre ?
En somme, la défiance par manque de confiance.

Pour ma part, évoluant dans la sphère "défense nationale" je saisis tout à fait les impératifs inhérents à ces domaines, mais les raisonnements que je viens d'énumérer ne sont-ils pas légitimes sur le fond ? Une façon pour la jeunesse, avenir de la nation, de montrer qu'elle ne veut pas que la puissance publique trahisse les valeurs de cette même nation. Le secret oui, mais dans le respect de la morale et du droit.
Un exemple qui à mon sens est tout à fait révélateur: nous apprenions ce mercredi 1er juillet 2015 que deux membres des forces spéciales étaient suspendus, rapatriés, puis déférés devant un juge pour des accusations d'actes pédophiles au Burkina Faso. La deuxième affaire du genre en deux mois. Le Ministère de la Défense a, et ce n'est pas courant, communiqué très vite et avec transparence sur le sujet. Il n'est en effet aujourd'hui plus question d'être pris au dépourvu, au risque de subir un déferlement médiatique qui serait dévastateur dans l'opinion...


Enrayer les dangers de la théorie du complot 

Il est difficile de trancher la question. Dans le cas de Wikileaks par exemple, la personnalité et les motivations de Julian Assange restent grandement méconnues. Autre questionnement, les USA, première puissance mondiale, sont la cible préférée des lanceurs d'alerte, mais à qui profite en retour ces révélations? Le Brésil n'a t-il pas renoncé aux F-18 américains après avoir appris qu'il était largement espionné par la NSA ? Chine puis Russie, n'ont elles pas accueilli à bras ouverts un Edward Snowden en fuite ?

Les enjeux sont en effet monstrueux et alimentent d'ailleurs les fantasmes. Nous voyons en effet depuis quelques années, et grâce à internet, un regain de forme de la théorie complotiste. Par corrélation, qui sont aujourd'hui le plus connectés? Les Y, et ceux qui les suivent.

La France a découvert avec choc après les attentats de janvier que dans ses banlieues, dans ses collèges et lycées, certains élèves voyaient dans la tuerie de Charlie Hebdo un coup monté des services secrets visant à encourager la guerre contre l'Islam. Même phénomène concernant le 11 septembre (merci Marion Cotillard...).
Cette tendance à croire et relayer les théories les plus loufoques serait due à ce sentiment de perte de repères que j'évoquais en définissant la génération Y. Noyés dans la masse, des individus se raccrocheraient alors à la conviction qu'ils font partie d'une minorité marginalisée qui elle-seule détient la vérité.

Il y a là une dérive à surveiller, une dérive qui avaient débuté bien avant l'apparition des lanceurs d'alerte, et qui pourrait être porteuse de dangers, voire même effriter la cohésion nationale. La théorie du complot est d'ailleurs très en vogue dans les milieux d'extrême droite.
Décrypter le message des lanceurs d'alerte peut parfois demander un bagage conséquent, des connaissances en géopolitiques, en droit, en économie, mais une chose est sûre, leur vérité est sûrement plus saine à écouter que celle que l'on retrouve sur d'obscurs sites internet.


Appréhender et juger l'action des lanceurs d'alerte ne peut pas être pris à la légère. Leurs révélations sont parfois légitimes quand il s'agit de violations des droits de l'Homme. Elles le seront moins quand il s'agira de faire pencher la balance d'un côté ou d'un autre de l'échiquier géopolitique. Les USA le subissent de plein fouet.
La toute récente loi française sur le renseignement est d'ailleurs maladroite s'agissant de ces "robin des bois" modernes, les encourageant à se tourner vers le juge, ce dernier voyant lui même paradoxalement ses enquête limitées par.. le secret défense.
On peut cependant conclure, à l'heure des cybermenaces, que les lanceurs d'alerte incarnent une nouvelle génération de citoyens, avec souvent un haut niveau d'éducation et qui ne pardonne plus d'écart à ses représentants politiques. Ce conflit d'intérêt entre la nécessité du secret et cette autre nécessité qu'est la transparence ne pourra être réglé qu'en apaisant celui entre les générations.



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