lundi 3 août 2015

Guerre & Jeux Vidéo: le grand malentendu ? 1 - L'Histoire

Affiche promotionnelle du controversé Assassin's Creed Unity
©Ubisoft

I/ Guerre & Jeux vidéo: le grand malentendu ? - L'Histoire
II/ Guerre & Jeux vidéo: le grand malentendu ? - La stratégie
III/ Guerre & Jeux Vidéo: le grand malentendu ? - La morale
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Inauguration d'un dossier estival tout à fait particulier consacré à ce que l'on surnomme désormais le 8ème art (ou 10ème), le jeu vidéo.

Alors pourquoi parler de guerre et de jeu vidéo ? Eh bien les deux sont liés, la première servant régulièrement de fonds de commerce au second. Et cette association est souvent source de polémiques. Violence, apologie des armes à feu, du meurtre... les griefs sont nombreux. Mais nous n'aborderons pas ici les célèbres "Call of Duty" ou "Battlefield", ou du moins pas avant la dernière partie de ce dossier qui concernera l'éthique. Non, dans cette première partie il sera question d'histoire, celle avec un grand H, et militaire vous l'aurez compris.

En effet, l'idée est de démontrer en ce mois d'août que ce support peut jouer un vrai rôle éducatif voire même de construction d'une réflexion, et que certains studios de développement fournissent le produit de travaux de recherche considérables afin de retranscrire un âge, une période, un contexte, et de le rendre le plus vivant et interactif possible.

Pour ce faire, me voici accompagné d'un invité spécial - que d'ailleurs je remercie grandement, ses vidéos illustreront en partie ce dossier - le youtubeur (ou "caster") Leviath40, spécialiste en histoire et stratégie (et surtout grand fan de Napoléon !), qui sévit depuis Bordeaux et à qui je laisse le soin de se présenter...

En effet, je suis connu sous le pseudonyme de Leviath40 sur Youtube où j'anime une chaîne spécialisée sur les jeux ayant un contexte historique, principalement les jeux de stratégie bien évidemment (série : Total War) mais également des jeux de simulation militaire comme Arma 2 ou War Thunder. Dans la vie de tous les jours, je suis Clément, prochainement étudiant en 3ème année à la fac d'Histoire de Bordeaux Montaigne. 


Tu es étudiant en histoire, mais avant tout un passionné. Comment donc en arrive-t-on à podcaster des parties de jeux vidéos à dominantes historiques ou stratégiques ?

L'Histoire a toujours été ma passion, d'abord les dinosaures dès ma plus tendre enfance puis ma passion pour le Premier Empire a débuté autour de 8 ans lorsque mon père m'a abonné à une collection de soldats de plomb. Ca ne m'a pas quitté depuis. C'est cette passion pour l'Histoire et surtout l'Histoire militaire qui m'a amené à jouer aux jeux vidéo car ils nous permettent de nous plonger dans ces époques révolues et revivre (virtuellement) les grands conflits du passé tout en utilisant les mêmes stratégies/tactiques. Lorsque le jeu Napoleon Total War est sorti en 2010, il m'a semblé que c'était l'occasion parfaite pour partager ma passion avec d'autres sur Youtube. Je reçois beaucoup de messages d'abonnés qui sont heureux de tomber sur quelqu'un qui partage une passion assez particulière qui peut faire face à l'incompréhension pour un public non averti. L'Histoire militaire est plutôt mal perçue par la masse de nos jours.


La seconde partie de ce dossier sera consacrée à la stratégie, où nous parleront beaucoup de la série des "Total War" (Creative Assembly). Toi qui a eu la chance de visiter leur locaux et de rencontrer les développeurs, comment appréhendent t-ils la dimension historique des produits qu'ils conçoivent ? L'histoire est-elle au service du jeu, ou inversement ?

La relation entre les jeux vidéo et l'Histoire militaire est soumise à des impératifs évidents, deux principalement : le gameplay et la neutralité. Les développeurs vont être amenés à simplifier ou modifier certains éléments historiques afin d'éviter que le jeu ne soit trop complexe et donc ennuyeux pour un public de néophytes qui constitue la majorité des acheteurs. Dans le cas des Total War, très axés sur la chose militaire, la gestion de la politique et du territoire est assez limitée pour ne pas dire extrêmement simplifiée. Par exemple sur Total War : Rome II qui se penche sur l'époque de la fin de la République Romaine (272 à 27 avant J.C), il n'y a pas de réelle gestion du Cursus Honorum, de vote ou encore d'Ager Publicus et Ager Romanum. Par contre, les batailles sont bien plus ambitieuses avec des milliers d'hommes sur le terrain en formation, ce qui permet de reproduire à échelle réelle les batailles d'antan. Malgré tout là aussi le jeu ne propose pas la possibilité de construire une armée sur le modèle romain (centurie, cohorte, légion, etc). 


D'autres développeurs au contraire, tels que Paradox Interactive, ne se penchent pas sur les batailles qui sont gérées par un calcul automatique, mais proposent une gestion politique extrêmement détaillée dans ses jeux tels que Victoria II (sur l'époque victorienne) ou encore Europa Universalis IV (sur l'époque moderne). Le niveau de complexité est très élevé, chaque décision politique, telle que la répression d'une révolte marxiste, aura des conséquences importantes. Cependant, alors que Paradox a dépassé une fois ou deux le million de ventes, notamment avec Crusader Kings II ( sur l'époque médiévale), Creative Assembly qui développe les Total War a vendu 2 millions de copies de Total War : Rome II quelques semaines après sa sortie. On s'aperçoit vite que le public préfère donc une vision de l'Histoire plus schématique, moins complexe mais avec un gameplay plus dynamique. 

Pour ce qui est de la neutralité, la question se pose surtout autour des jeux traitant de la seconde guerre mondiale comme Hearts of Iron III, développé par Paradox Interactive. C'est une guerre qui est un sujet très sensible et doit se confronter aux lois de divers pays ayant un potentiel d'acheteurs. Par exemple, le drapeau de l'Allemagne nazie a été remplacé par le drapeau du second Reich afin de pouvoir vendre le jeu en Allemagne où la représentation de la Croix Gammée est interdite par la loi. Des éléments importants de la guerre, telle que la Shoah, sont totalement absents du jeu pour des raisons évidentes. Il y a donc des limites certaines à la représentation de l'Histoire militaire dans les jeux vidéo liées à des principes moraux ou des législations. 


En ce qui me concerne, des jeux comme "Age of Empire 2" (Microsoft, 1999, stratégie, période Moyen Âge) ou même "Commandos" (Pyro Studios, 1998, 2ème GM) m'ont personnellement marqué durant mon adolescence, et même aidé à développer ma passion pour l'histoire, grâce à l'intégration de bases de données sur les civilisations notamment, ou scénarios impliquant des dates importantes, grandes batailles... De même pour la Seconde Guerre Mondiale, un sujet traité à outrance dans le jeu vidéo.

Face à un marché qui a largement explosé depuis, et auquel on reproche sa déviance mercantiliste, la question qui se pose est de savoir si la présence d'un tel contenu est amené à décliner, voire même disparaître. Autrement dit, l'enfant ou l'adolescent d'aujourd'hui a-t-il encore des chances de profiter ce que nous-même avons eu la chance de connaître ?

J'ai envie de dire oui, aujourd'hui plus que jamais grâce à la démocratisation du jeu vidéo, les jeux ayant un contexte historique vivent une évolution similaire. Grâce aux évolutions technologiques, ces jeux peuvent être plus complexes et réalistes qu'auparavant, même les plus arcades d'entre eux. Récemment, j'ai pu aider une de mes profs d'Histoire ancienne à localiser Sardes (en Turquie actuelle) sur la carte car elle est sur Rome II. Je ne pense pas que les jeux vidéo puissent être utilisés comme un support principal pour l'apprentissage, cependant je pense qu'ils peuvent être un atout moderne et efficace en tant que complément interactif dans un cours. La jeunesse actuelle vit dans ces nouvelles technologies au quotidien mais l'éducation nationale continue d'utiliser des méthodes d'enseignement du siècle précédent. Par exemple, lorsqu'au collège un professeur évoque le désastre de la bataille d'Azincourt en 1415, avec pour simple illustration une miniature d'époque, c'est peu parlant alors qu'en reproduisant la bataille sur Medieval II Total War avec le PC et le rétroprojecteur, ce serait bien plus révélateur et intéresserait les élèves.

MACHINIMA d'un anglais reconstituant Azincourt sur Medieval II :



Je pense que les jeux vidéo ayant un contexte historique servent à créer des curiosités chez le joueur, qui ira ensuite se plonger dans des livres ou des articles/vidéos sur le net afin d'en savoir plus sur une époque ou un personnage historique.


On a pu reprocher à la série à succès "Assassins Creed" (Ubisoft), qui offre pourtant un incroyable travail de reconstitution architecturale, ainsi qu'une immersion inégalée (Paris en 1789, l'Italie de la Renaissance, ou le Proche Orient durant les Croisades...), de déformer l'histoire, faisant passer par exemple aux yeux de Jean Luc Mélenchon les révolutionnaires français pour des tyrans... On ne joue donc pas trop avec l'histoire ! 

Effectivement, comme j'ai pu le préciser auparavant, la question de la représentation de l'Histoire dans les jeux vidéo est sensible, surtout lorsqu'elle doit faire face à la morale, la politique ou encore différentes perceptions d'un même fait historique en fonction des idéologies. Jean-Luc Mélenchon s'est, en effet, insurgé contre un trailer d'Assassin's Creed Unity sous forme de dessin animé plutôt gore, dans lequel Robespierre était présenté comme un personnage outrancièrement sanguinaire. Or on le sait, les communistes et socialistes français se sont emparés de Robespierre pour leur héritage idéologique. Cependant cette affaire était assez démonstrative du lien très conflictuel qu'ont les politiques avec le monde du jeu vidéo et leur méconnaissance absolue de cet art. Assassin's Creed est une série de jeux vidéo de science fiction et non historiques. L'histoire se passe dans un futur proche, une entreprise multinationale nommée Abstergo utilise une machine Animus qui permet à des cobayes de se plonger dans le passé grâce aux souvenirs de leurs ancêtres (assassins) gravés dans leur ADN. C'est assez capillotracté, mais les fragments d'ADN des ancêtres étant dilués au fil des générations, l'entreprise reconnecte le tout avec de l'ADN synthétique (je simplifie), ce qui explique pourquoi il y aurait des incohérences dans le passé tels que le drapeau tricolore sous la monarchie. Si on interprète le jeu comme une œuvre de science fiction, alors il n'y pas lieu d'être choqué, si on l'interprète comme un jeu ayant pour but une représentation historique parfaite, c'est une erreur de jugement. 

Le prochain jeu Assassin's Creed se déroule autour de 1870 à Londres et porte le nom de « Syndicate ». Attendez-vous à voir notre Mélenchon national remonter au créneau ! 


Un dernier mot. Le contenu historique provient parfois de la communauté des joueurs elle-même, à travers le "modding" par exemple... Tu aimerais peut être nous parler du Général Jean Boudet ?

Une bonne partie des jeux vidéo peut-être « moddée ». Qu'est-ce que cela signifie ? Le « modding » est une pratique visant à modifier les fichiers et les mécanismes d'un jeu vidéo afin de le faire convenir à ses attentes. Il est pratiqué par des amateurs (de simples joueurs passionnés) ayant un certain bagage en terme de connaissances techniques. Par exemple sur Total War : Rome II, il existe des milliers de « mods », le plus connu d'entre eux est Divide & Impera. Il s'agit d'un mod dit « Overhaul » car il modifie grandement le jeu. Il corse le challenge, il rend les combats beaucoup plus lent afin de coller à la réalité historique, il rajoute des mécanismes sur la gestion politique et territoriale pour la complexifier et mieux coller à la réalité de l'époque, les noms des unités militaires sont dans la langue d'origine (grec ancien, latin, etc). Ce genre de mods est très prisé par la communauté qui recherche plus d'historicité et de complexité, et ils sont disponibles gratuitement. 

Un autre exemple peut être le mod « L'Aigle » pour le jeu Mount & Blade : Warband, un jeu d'aventure dans un moyen-âge fictif. Ce mod transforme intégralement le jeu pour le transposer dans le contexte du Premier Empire avec tout ce que cela implique : carte de l'Europe, uniformes et nations de l'époque, techniques militaires de l'époque. J'ai récemment réalisé une série de vidéos sur ce mod où j'ai choisi d'incarner Jean Boudet, un général méconnu du Premier Empire natif de Bordeaux. 


Le développement des mods exige des années entières de travail quotidien par des équipes de passionnés dont certains vrais historiens qui font des recherches intensives (utiliser des gravures sur un mur de Babylone représentant des soldats pour récréer leur tenue dans le jeu), tout cela sans la moindre rémunération. C'est la preuve de l'intérêt réel qu'ont les joueurs de jeux vidéo pour l'Histoire et l'Histoire militaire. 


Retrouvez la deuxième partie de ce dossier estival dans une quinzaine de jours, elle concernera la stratégie militaire. Une troisième et dernière partie évoquant les problématiques de l'éthique et de la morale paraîtra à la fin du mois.

Et si les jeux historiques vous intéressent, une adresse: www.histogames.com


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