lundi 31 août 2015

Guerre & Jeux Vidéo: le grand malentendu ? 3 - La Morale

Plusieurs épisodes de la série Call of Duty contiennent une scène de torture

III/ Guerre & Jeux Vidéo: le grand malentendu ? - La morale
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Dans la troisième et dernière partie de ce dossier de l'été, non aborderons avec Leviath le sujet qui fâche. Celui qui attire le feu des critiques sur ce média. En effet, le jeu vidéo ferait il l'apologie de la guerre, du meurtre, de la violence ?

Eh bien pas plus que le cinéma me direz vous, voire même si l'on veut ajouter de la polémique, des médias d'information en continue très demandeurs d'images sensationnelles. Mais tout comme le cinéma, le jeu vidéo traitant de la guerre peut jouer un rôle éducatif et moralisateur. Et nous verrons même que sa nature interactive permet d'aller encore plus loin.

Bien sûr, les jeux que nous avons évoqué dans les premières et secondes parties de ce dossier, qui demeurent donc à forte dimension historique et stratégique, ne sont pas spécialement visés ici. C'est plutôt dans le domaine des « shooters », où d'une part, le joueur incarne le soldat, et d'autre part, où le spectaculaire est recherché. On pense surtout à la célébrissime série des « Call of Duty » (Activision), qui bat tous les records de vente, tout en étant largement critiquée pour son ton très néo-conservateur. D'autant plus que l'armée américaine, comme nous l'avons déjà évoqué, utilise ce genre du jeu vidéo pour servir ses campagnes de recrutement.

Leviath: Là où le cinéma a les films de guerre hollywoodien patriotiques à souhait, le jeu vidéo a ses « Call of Duty » et autres « Battlefield ». Scènes explosives, bannière étoilée à chaque séquence, musiques épiques et discours plein d'héroïsme, la recette est la même et toujours aussi efficace. La différence c'est qu'au lieu de voir des héros, on devient soi-même le héros, et c'est là tout le génie de la formule !

Cette photo d'un soldat français au Mali en 2013 fut source de polémique
Crédits : AFP/ISSOUF SANOGO

Cela nous ramène à cette fameuse polémique, pendant l'opération Serval au Mali en janvier 2013, où la parution d'une photo (ci-dessus) d'un soldat français arborant un foulard « Ghost » (une tête de mort), symbole rendu célèbre dans la série Call of Duty, avait provoqué un buzz négatif qui entacha lourdement l'image de l'armée française. Et ce prétendu mythe d'une génération qui n'aurait plus conscience que la guerre est une chose sérieuse… 

De plus les marques/peintures/coiffures de guerre (ou les patchs aujourd'hui) ne sont pas une invention du 21ème siècle.

A ma connaissance, il n'y a pas de relations entre Call of Duty et le soldat français au Mali, la ressemblance du masque n'est qu'une coïncidence. Cependant oui, il n'est probablement pas impossible de voir des soldats français ou d'une quelconque armée arborer des symboles ou porter des équipements faisant référence à des jeux vidéo. Après tout, les soldats sont des humains comme les autres, influencés par la culture comme les autres, d'autant plus que ceux-ci sont souvent jeunes et donc d'autant plus proches de tout cela. Dans le célèbre film « Full Metal Jacket » de Stanley Kubrick sorti en 1987, on voit un soldat américain durant la guerre du Vietnam portant un casque sur lequel est écrit « Born to Kill », ce même casque est d'ailleurs sur l'affiche du film. Durant la première guerre du Golfe qui a eu lieu 4 années plus tard, de très nombreux soldats américains avaient ce slogan écrit sur leur casque et pourtant on ne peut pas dire que ce soit très politiquement correct. Tout cela est donc vieux comme le monde. 

Les développeurs d'Arma 3 nous expliquent (en anglais) les perspectives qui naissent en matière d'éducation du joueur aux lois de la guerre:



Si le jeu vidéo de guerre a mauvaise presse, c'est que généralement, vous êtes placé dans la peau de celui qui porte l'arme, et votre but principal se résume à la destruction. Entre défouloir et apologie de la violence vous diront donc certains.

Pourtant, ce n'est pas toujours le cas. Dans « This War of Mine » (11 bit studios), vous incarnez un civil en zone de guerre, avec toutes les horreurs, le stress et autres choix difficiles que cela engendre.

Dans la même veine - et là c'est le juriste en droit des conflits qui se félicite – le CICR aimerait qu'une logique de responsabilisation soit intégrée dans les jeux de guerre. Par exemple, un bonus/malus selon le respect des conventions internationales type Genève. Une manière simple et efficace de sensibiliser aux questions de crimes de guerre par exemple. Bientôt l’avènement de jeux de guerre « intelligents » ?

Au travers de toute cette abondance de jeux de guerre violents, certains studios (souvent indépendants) décident de prendre des risques artistiques et se démarquer en envisageant un thème très populaire mais sous un autre angle. Le cas de « This War of Mine » est très parlant car il est le reflet d'une autre vision de la guerre d'un point de vue culturel et qui finit par influence le jeu en lui-même. En effet, quand la plupart des jeux de guerre à succès sont développés par des Américains ayant une vision patriotique et glorieuse d'une guerre souvent lointaine finalement, « This War of Mine » est développé par un studio polonais -11bit studios- et cela a toute son importante. En effet, la Pologne a une Histoire marquée par la guerre, la souffrance et l'occupation et cela de manière quasi incessante depuis trois siècles. Cette Histoire difficile fait que les Polonais ont généralement une vision de la guerre très noire qui se reflète dans tous les jeux développés dans ce pays, ceci est également vrai pour tous les studios de jeux vidéo des pays de l'Est. Souvent, ces studios expriment cette vision au travers de jeux ayant un univers post-apocalyptiques, plus malléables car non-réalistes, tels que « Stalker » développé par le studio ukrainien GSC où l'action prend place près de Tchernobyl. 



Outre l'Histoire, dont nous parlions en ouverture de ce dossier, il y a aussi la mémoire, je dirais même le devoir de mémoire, chose essentielle dans nos sociétés.
Et l'on constate (comme au cinéma encore une fois) que le jeu vidéo a parfois du mal à s'aventurer sur certains terrains. Deux exemples : la Première Guerre Mondiale, et la guerre du Vietnam.

Si nous avons quelques exemples, dont le brillant « Soldats inconnus : Mémoires de la Grande Guerre » développé par Ubisoft à Montpellier (qui plus est dans le cadre de l'opétation Centenaire 1914-1918), les cas sont biens rares.

Non, les éditeurs et développeurs préfèrent aujourd'hui viser des conflits où l'ennemi est bien identifié, et surtout auquel on ne s'identifiera pas. C'est pourquoi on retrouve cette surabondance d'opus proposant le contexte de la Seconde Guerre Mondiale et du nazisme, ou de la guerre contre le terrorisme (islamiste le plus souvent). 

Stimuler la mémoire et la conscience collective reste donc encore délicat. Le jeu vidéo serait pourtant un outil formidable.

Le jeu « Soldats Inconnus » est en effet un excellent exemple. Ses graphismes proches du dessin animé, sa jouabilité très minimaliste et ses aventures à la fois terrifiantes et terriblement humaines en font selon moi un outil parfait pour être utilisé en classe et il me semble que cela fut le cas dans certains collèges. Maintenant que le dernier poilu nous a quitté, la Grande Guerre est devenue un pan de l'Histoire comme les autres, une page dans un manuel de collège, une leçon de plus à connaître pour avoir une bonne moyenne sur le trimestre. Pourtant c'est une guerre pleine d'enseignements dont certains sont encore d'actualité et elle ne doit donc pas être oubliée. Jusqu'à présent totalement délaissée par le monde du jeu vidéo, la Première Guerre Mondiale devient un thème à la mode avec les commémorations du centenaire, d'autres jeux sont sortis tels que le « shooter » Verdun qui nous plonge dans l'enfer des tranchées et ses charges suicidaires ou encore le jeu de stratégie « Battle of Empires » nous démontrant la faiblesse des hommes face à la toute puissance de l'artillerie lourde. Leur propos n'est pas nécessairement tourner vers le devoir de mémoire, mais ils nous rappellent une horreur pas si lointaine en nous proposant de la revivre virtuellement. 

Actuellement, un studio new yorkais avec des développeurs d'origine iranienne est en train de développer « 1979 » un jeu interactif dans lequel on incarnera un reporter durant les événements de la révolution iranienne de 1979. C'est un sujet peu connu en occident, extrêmement complexe, et ce jeu peut servir à rapprocher les occidentaux d'un pays coupé du monde ces dernières décennies. A suivre !



Nous voici arrivés au terme de cet entretien estival en trois parties sur la guerre et le jeu vidéo, dossier qui j'espère aura contribué à éclaircir un débat tumultueux !

A titre personnel, je suis ravi de cette collaboration qui peut être en amènera d'autres ! Et c'est bien là l'idée de Pax Aquitania à l'avenir, impliquer - des jeunes notamment - pour évoquer ensemble des problématiques touchant à la défense.

Quelques projets concernant des sujets historiques sont d'ailleurs à l'état embryonnaire…. comme les raids vikings sur la Garonne. Toute contribution sera donc la bienvenue !

Et puisque c'est la rentrée, et que nous parlons de projets, je te propose donc Leviath de nous parler des tiens !

Je suis actuellement en train de plancher sur un format me permettant de réaliser des documentaires axés sur l'Histoire militaire tout en utilisant les jeux vidéo comme support visuel. Quelque chose me dit que tout cela coïncide curieusement avec le thème de ces entretiens ! Merci à toi pour ton invitation.

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PS: Coïncidence toujours, une dernière remarque pour signaler la sortie ce 1er septembre de « Metal Gear Solid V: The Phantom Pain », conclusion d'une série qui se sera penchée avec intelligence et profondeur sur des thématiques comme le nucléaire, l'intelligence artificielle, le soldat génétiquement ou technologiquement augmenté, la torture, l'économie de guerre, les sociétés militaires privées, les systèmes létaux autonomes... 
Et tout jeu vidéo ne bénéficie pas d'un test élogieux dans Le Monde.


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