lundi 17 août 2015

Guerre & Jeux vidéo: le grand malentendu ? 2 - La stratégie

Capture du jeu de stratégie référence Napoléon Total War
(Creative Assembly)

I/ Guerre & Jeux vidéo: le grand malentendu ? - L'Histoire
II/ Guerre & Jeux vidéo: le grand malentendu ? - La stratégie
III/ Guerre & Jeux Vidéo: le grand malentendu ? - La morale
______________________

Seconde partie de ce dossier de l'été consacré au traitement des conflits dans ce média de masse qu'est le jeu vidéo. Il sera question aujourd'hui de stratégie, et nous retrouvons donc Leviath, comme lors de la première partie sur l'Histoire. 

Nous entrons là en quelque sorte dans le cœur du sujet puisque sans stratégie, point de triomphe ! 
En terme de jeu vidéo, il s'agit de concevoir le problème sous deux angles. Incarnez vous le général ou le soldat ? 

En effet, que vous agissiez en tant que personnage au cœur de la bataille, ou en tant que commandant suprême de votre armée/nation, les décisions seront radicalement différentes, mais néanmoins toutes autant stratégiques. Et c'est en ça que le jeu vidéo peut se révéler intéressant, cette multiplicité des points de vue et situations, où chaque intellect trouvera l'intérêt recherché.

Leviath: En effet, certains jeux comme les Total War, Europa Universalis ou les Wargame nous placeront à la tête d'une nation et de ses armées qu'il faudra déplacer sur la carte de campagne et ensuite commander lors de batailles à grande échelle. Au contraire, dans des jeux comme Arma, Project Reality ou encore Napoleonic Wars, nous incarnerons un simple soldat ou officier dans un grand plan de bataille, perdu au cœur même de l'affrontement avec pour seule préoccupation sa propre vie et/ou celle de ses hommes (également joueurs). 

Pour aborder la stratégie, rien de tel pour commencer qu'un France/Angleterre sur Napoléon Total War !




Il serait prétentieux de penser que la stratégie vidéo ludique est basique ou simpliste. Tout comme pour un jeu de table, les échecs, le jeu de go... une logique intellectuelle parfois extrêmement poussée est nécessaire et déterminante. 

De même, tout un pan des jeux vidéo s'adresse à une clientèle très exigeante. Il s'agit des simulations. On les trouve dans tous les domaines de la stratégie militaire: Navires, sous marins (!), blindés, aviation et infanterie. Certains opus comme les ArmA (Bohémia Interactive) rencontrent un succès commercial très important [notamment grâce au modding que nous évoquions dans la première partie du dossier], attirant l’œil des professionnels du secteur militaire.

En France, Thales développe pour les armées des simulateurs de vol qui, pour les avoir vu personnellement au 5ème RHC de Pau, sont bluffantes de ressemblance (au premier abord attention) si on les compare avec certaines simulations présentes dans le commerce. Ailleurs, ce sont parfois directement les professionnels du jeu vidéo qui collaborent avec les armées ou les industriels.

Exact, l'évolution de la technologie fait que le jeu vidéo peut se rapprocher plus que jamais de la réalité, tant en terme de représentation visuelle (moteurs graphiques photo-réalistes) que de mécanismes (utilisation de drones militaires, de technologies réalistes dans un blindé, de tableau de bord entièrement utilisable dans un chasseur dernier cri). 

Le lien entre les jeux de simulation militaire et les armées est devenu extrêmement étroit. Bohemia Interactive qui développe le jeu de simulation militaire Arma, développe également un vrai simulateur militaire nommé VBS et utilisé par de nombreuses écoles militaires des armées de l'OTAN. Concrètement, il n'y a pas de grandes différences entre Arma et VBS, je dirais même qu'avec les mods, Arma est encore plus poussé que VBS. Un joueur de jeux vidéo dispose donc d'une plateforme de simulation plus réaliste et complexe que les armées. A noter pour l'anecdote qu'Arma II sorti en 2009 a pour contexte une guerre civile entre séparatistes pro-russes et pouvoir d'ex-union soviétique, ce qui n'est pas sans rappeler le conflit actuel en Ukraine, à la différence que dans Arma II, l'armée américaine intervient sur le terrain. Et pour Arma III, tout commence par une crise économique en Grèce...

Le mois dernier, l'entreprise de défense BAE Systems (participant à la fabrication des avions militaires Typhoon et F-35) a signé un contrat avec le studio WarfareSims afin d'utiliser professionnellement le jeu de simulation de commandement de flottes aériennes/navales nommé « Command : Air / Naval Operations ». Ce sont maintenant les militaires qui viennent directement tester des jeux vidéo déjà disponibles pour les joueurs et se les approprient pour leurs besoins.


Enfin, un autre exemple, celui-ci encore plus parlant. L'armée américaine dispose d'un studio de développement de jeux vidéo ayant pour but de développer des jeux à l'intention du jeune public américain et disponible gratuitement, tout cela dans le but évident de recruter. Cela a donné naissance à la série des « America's Army » , disponible depuis 2002 et qui en est à son quatrième opus. D'abord disponible uniquement sur le territoire américain, la série est maintenant disponible dans le monde entier notamment sur la plateforme de jeu Steam. Ainsi, le jeu vidéo est devenu un réel outil de propagande militaire.


Si l'on aborde maintenant la question des mécaniques stratégiques, on se rend vite compte que le plus souvent, celles-ci reposent sur des bases simples. A savoir, le nombre, la puissance ou qualité [d'une unité], ou la sacro-sainte logique du "Pierre/Feuille/Ciseaux", à savoir une trilogie (ou plus) de forces qui chacune a l'opportunité de contrer ou de se faire contrer selon l'adversaire. 

C'est le cas pour la grande majorité des jeux de stratégie, Total War (Creative Assembly), Age of Empire (Microsoft), ou les adulés Warcraft et Starcraft (Activision-Blizzard), et cela est souvent suffisant pour assurer le déroulement de parties simples, rapides, riches en rebondissements et extrêmement stratégiques. La recette idéale donc.

On constate cependant que d'autres mécaniques ont été intégrées par des développeurs plus ambitieux. C'est le cas de la dimension logistique, qui est absolument décisive dans la réalité. C'est par exemple le cas dans la série des Wargame (Eugen Systems).

La série des Wargame développée par le studio français Eugen Sytems nous projette dans des conflits armées fictifs ou réels de la Guerre Froide à nos jours. Durant les batailles, on gère des dizaines/centaines d'unités extraites d'un arsenal de plus de 1000 unités, que ce soit une unité d'infanterie comme une section de la Légion Etrangère à la toute dernière déclinaison du char T-80. L'armée française dispose par exemple du char Leclerc ou encore du Caesar. Le jeu repose sur une base de données très complexe : blindage, portée, vitesse, capacité en terme d'essence, de munitions, etc, etc. Cependant, le secret entourant beaucoup de véhicules modernes, certaines données reposent sur des estimations. Durant une offensive, il faut bien sûr ravitailler ses troupes en essence et munitions, utiliser des fumigènes, des tirs de barrage, du napalm, etc. Le terrain a également de l'importance et le joueur qui prend le temps de discerner les lignes ennemies avec des éclaireurs avant l'attaque aura de bien meilleures chances de réussir. Il n'existe pas de simulation de batailles avec armement moderne plus réalistes à ce jour, il est d'ailleurs étonnant de voir que l'armée française n'a pas signé de contrat de collaboration avec ce studio (français !) pour l'entraînement de ses officiers, mais bon l'armée française a un temps de retard assez colossal à ce niveau. 



Nous voyons depuis les années 2000 un succès grandissant, je me permettrais même de dire "de masse" plus récemment, des jeux de guerre à grande échelle, c'est à dire impliquant un grand nombre de joueurs sur des champs de batailles toujours plus vastes. Je pense à la série des Battlefield (Electronic Arts), des Planetside (Sony, désormais Daybreak), mais surtout récemment aux "World of ..." (Wargaming) qui reposent eux sur un modèle gratuit. 

Et si (ceux qui pratiquent comprendront), on peut regretter que l'individualisme gâche encore et toujours l'expérience de jeu, on constate que des joueurs agissant de façon coordonnée, en équipe, écrasent naturellement leurs adversaires....

Mais grâce aux progrès techniques, la réalité virtuelle un jour, va-t-on vers la guerre totale, où chaque joueur comptera, et où la définition de manœuvres sur plusieurs plans (Stratégique/Tactique/Opérationnel), à l'avance puis en temps réel, sera la norme car déterminante... en un mot, la simulation ultime ?

Des jeux comme Arma III, Project Reality et Napoleonic Wars ne proposent actuellement que des affrontements à 50 contre 50 (parfois jusqu'à 100 contre 100) sur des terrains plutôt vastes. Chaque équipe est divisée en sections/régiments, à la tête de l'ensemble un joueur incarne le général qui décide de la stratégie à suivre durant toute la partie, il est en communication radio avec les officiers dirigeant les sections, puis il y a le simple soldat qui doit obéir aux ordres. On a donc là une structure réaliste, et tout le monde se prend au jeu en utilisant notamment du vocabulaire militaire. Tout cela est facilité parfois par le fait que de vrais militaires qui sont aussi des joueurs de jeux vidéo intègrent ce genre de parties et apportent leur expertise pour renforcer la simulation au maximum. Tout le monde essaie d'agir avec intelligence et discernement, certes ce sont des vies virtuelles qui sont mises en jeu mais tout le monde fait en sorte de les économiser. 

La simulation ultime ? Nous en sommes encore loin, certes nous avons déjà les armes combinées (terrestre, aérien, naval ou encore fantassin/cavalerie/artillerie) mais il y a encore du chemin avant de réunir 10 000 joueurs pour offrir une bataille à échelle réelle. En ce moment, un studio développe un jeu de simulation de batailles durant la guerre de Sécession nommé War of Rights avec pour objectif de réunir au moins 500 joueurs sur la même partie (250 contre 250) avec les champs de bataille de l'époque reproduits au buisson près, des mécanismes de commandement adaptés, l'oculus rift, le démembrement, etc. 

En tout cas, même si nous parlons de simples jeux vidéo, il m'est arrivé plusieurs fois d'être totalement absorbé par la simulation au point de ressentir la peur, le chaos autour de moi, être suspendu aux ordres de mon officier. Ces moments sont rares, ils ne durent que quelques secondes où l'adrénaline monte, et je crois que c'est ce que viennent chercher la plupart des joueurs. 



Ce qui nous permet de conclure sur la grande question: Existe t-il une culture stratégique chez les gamers, voire même spécifique à ces derniers ? En allant plus loin, on imaginerait presque trouver le futur Bonaparte dans les compétitions e-Sports !

Ahah, pourquoi pas ? Napoléon commandait des batailles de boules de neige, Charles de Gaulle simulait des batailles avec des soldats de plomb dans son enfance, tout commence par le jeu, et puis un jour on prend tout cela au sérieux. Lorsque je jouais à Napoleonic Wars (simulation de batailles napoléoniennes à 100 contre 100), mon équipe comptait 150 joueurs actifs et était gérée par un jeune de 17/18 ans. Gérer 150 personnes, que ce soit lors d'une bataille virtuelle ou au quotidien (recrutement, entraînement, relations d'Etat Major avec les officiers, etc), c'est une tâche extrêmement exigeante, cela demande des qualités réelles (maturité, organisation, discernement, etc) qui peuvent s'exprimer au quotidien dans des situations concrètes notamment au travail. A savoir que la montée en grade se faisait au mérite et à l'expérience, un joueur étant passé de simple soldat à capitaine au fil des mois/années devait donc disposer de qualités indispensables : sérieux, sens du commandement, charisme, expérience au combat (virtuel). 

Dans les années qui viennent, il me paraît plus qu'évident que les nouveaux officiers seront tous des joueurs de jeux vidéo et que certains d'entre eux seront passés par ces jeux de simulation militaire.


Que les jeux de stratégie appellent des vocations ou non, il demeure important de rappeler que les jeux restent des jeux, et que la guerre reste la guerre... une problématique sujette à polémiques et souvent à l'origine de la mauvaise image des jeux vidéo de guerre pour une partie du grand public, comme nous le verrons dans la dernière partie de ce dossier estival, consacrée à la morale.

Et enfin pour les aficionados de stratégie, le forum Mundus Bellicus !


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire