mardi 29 septembre 2015

Partir combattre Daech. Bientôt la guerre sponsorisée ?

Illustration sur la page Facebook de la TF LaFayette

Vous avez peut-être entendu ces histoires d'anciens soldats occidentaux, parfois ex-membres des forces spéciales, qui, lassés de l'inaction de leur pays contre la barbarie djihadiste, partent combattre Daech... C'est ainsi qu'un groupe de français a lui aussi décidé de se rendre sur place, au Kurdistan. Problème. Comment, redevenus simples citoyens, financer cette expédition ? 

La semaine dernière, l'initiative de la "Task Force LaFayette", comme se sont surnommés ces anciens soldats français (en souvenir, un peu du marquis et de l'aide aux insurgés américains en 1777, mais surtout des forces françaises qui contrôlaient la Kapisa en Afghanistan), était tout aussi largement que soudainement  médiatisée.
Ces vétérans se préparent à aller combattre l’état islamique. Ils sont une quinzaine, âgés de 23 à 50 ans, et comptent partir plusieurs mois assister les peshmergas kurdes.

Je ne porterai ici aucun jugement sur la noblesse de la cause, la légitimité ou le courage du geste. Ces citoyens sont libres et la loi française ne les empêche pas de partir combattre à l'étranger.
Non, nous nous intéresserons ici à ce phénomène qui voit des particuliers partir à des milliers de kilomètres participer à des conflits par conviction, hors du contrôle politico/militaire de leur pays.


Défaut de l'action de l'Etat

Faire la guerre est une des prérogatives régaliennes fondamentales, de l'Etat depuis qu'il existe, du Prince depuis qu'on pratique la guerre.
Ce n'est cependant pas la première fois qu'une cause est internationalisée, on l'a beaucoup vu pour les guerres d'indépendance, les luttes armées marxistes, ou même très récemment en Ukraine. Pire encore si l'on se place du côté des djihadistes, qui depuis longtemps revendiquent une cause de nature multinationale, ou plutôt supranationale. Ils répugnent d'ailleurs la notion même de nation.

"James" un britannique au Kurdistan © Charlie Duplan
Dans la cas de nos combattants occidentaux, on les a d'abord vu partir car alarmés par la terrible situation des chrétiens d'orient. Des anglo-saxons en majorité. Les français de la TF LaFayette eux, soucieux de préserver une image neutre, sans caractère politique ou religieux, ont choisi d'aller apporter leur soutien aux combattants du Kurdistan.
Mais quelque soit leurs motivations ou leurs choix, tous ces hommes libres ont été poussés à agir par l'inaction de leur propre pays. Selon eux, la politique des occidentaux n'est clairement pas assez agressive vis à vis de la barbarie djihadiste. Et même si à mon sens, le temps de la "candeur" post Guerre Froide est terminé depuis le 11 septembre 2001, certains en Europe et en Amérique du Nord gardent toujours l'idée que leur armée, ultra moderne, demeure sclérosée par les normes juridiques et cantonnée à des missions secondaires type maintien de la paix.

D'où la conclusion donc, qu'on ne peut plus rien attendre de l'Etat, et qu'il faut soi-même, au nom de ses convictions, prendre les armes.


Pas des mercenaires

Nous avons donc désormais un conflit armé géographiquement partagé entre l'Irak et la Syrie, et  où se retrouvent non seulement les intérêts des puissances de la région, mais aussi des occidentaux et des russes. Et c'est ainsi que sur place se combattent, s'entraident, ou simplement se croisent (attention la liste est longue): des syriens loyalistes; des iraniens et le Hezbollah libanais en soutien du régime Hassad; divers groupes syriens rebelles pour certains radicaux islamistes mais ennemis de Daech; l'aviation coalisée occidentale menée par les USA et dont fait partie la France;  les kurdes; les forces irakiennes; la Turquie... et nouvellement la Russie !
A ces entités s'ajoutent des sociétés militaires privées, qui sont bien présentes (Irak) mais se font désormais plus discrètes que dans les années 2000, et donc nos différents groupes de volontaires étrangers, à l'origine civils, et qui combattent dans tous les camps. 

Cliquer pour agrandir
Mais au milieu de cette véritable mêlée, quel rôle joueront nos combattants français, et avec quel statut ? L'idée principale est de participer à la formation des peshmergas - quelque chose que réalisent déjà depuis un an les forces spéciales françaises - et les aider dans leur stratégie. Le soutien donc, et non la première ligne.
De toute manière, les combattants étrangers, des pays riches surtout, sont trop précieux (ou encombrants) pour que les kurdes les fassent monter au front, et risquent par exemple que leur mort ou capture soit instrumentalisée par la machine de propagande de Daech.
Leur intérêt réside en fait dans leur apport stratégique en matière d'expérience, de technique, et surtout d'image ! Montrer au monde que la lutte pour l'indépendance du Kurdistan est soutenue, quand bien même ce n'est en rien l'avis des intéressés.
Pas de participation aux combats donc... sauf si la situation l'exige.

Mais revenons à ce fameux statut juridique. Contrairement à ces autres français dont vous entendez tant parler qui partent rejoindre l'état islamique, les membres de la TF ne risquent pas d'être considérés comme terroristes ou inquiétés pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ». Du moins tant que les kurdes restent fréquentables.

La première idée qui vient alors à l'esprit est naturellement "sont-ils des mercenaires ?" Question primordiale car le mercenariat est interdit et puni tant par la loi française (loi de 2003), que par le droit international (Art 47 du 1er protocole additionnel de 1977 de la Convention de Genève).

Selon ce dernier, un mercenaire est:
  1. "spécialement recruté dans le pays ou à l'étranger pour combattre dans un conflit armé";
  2.  il "prend une part directe aux hostilités" ... 
  3. ... et ce "en vue d'obtenir un avantage personnel et à laquelle est effectivement promise, par une Partie au conflit ou en son nom, une rémunération matérielle";
  4. il "n'est pas ressortissant d'une Partie au conflit (...).
  5. Enfin il "n'a pas été envoyé par un Etat autre qu'une Partie au conflit en mission officielle en tant que membre des forces armées dudit Etat". Le fameux cas des barbouzes, bien connus du temps de la décolonisation de l'Afrique française.
Les français qui constituent la TF LaFayette ont l'air, si l'on en croît l'interview parue sur Médiapart, particulièrement bien informés sur le sujet et les risques encourus. Ils bénéficient des services d'un avocat et ont prévenu les autorités diplomatiques et policières. Il s'agira donc principalement pour eux de ne toucher aucun centime, ni même cadeau en nature, de la part de leurs hôtes sur place. Ils seront contractuellement de simples volontaires.


La naissance d'un sponsoring de guerre ? 

Mais comment alors financer ce véritable effort de guerre, si l'on ne peut même pas envisager de toucher une "solde" sous peine de tomber dans l'illégalité ?
D'autant plus que le groupe a évalué ses besoins à 2800 euros minimum par personne afin de s'équiper, voyager, et même se prémunir d'une assurance ! Une partie de la solution a été trouvée grâce à un appel aux dons via les réseaux sociaux et les médias. Cela semble payer puisque grâce au financement participatif, au 26 septembre, 21 000 euros avaient été réunis (la page Facebook affiche un soutien à l'heure où j'écris ces lignes de presque 17 000 personnes et semble même susciter des vocations).

Aussi, une société spécialisée dans le matériel militaire a bien tenté de les aider à collecter 70 000 euros, mais via le levier des têtes d'affiches de l'extrême droite française, non seulement le FN, mais également des "figures" telles Dieudonné ou Soral... La collaboration n'est pas allée plus loin.
Cependant, car il y a de bonnes surprises, un autre entreprise a contribué via une donation de 4000 euros en matériel.  

Si le geste semble louable, on commence à entrevoir le type de démarche que ces entreprises peuvent rechercher. Tels des sportifs, ces combattants sont très médiatisés, bien plus que les soldats traditionnels dont on ne montre le matériel que partiellement (forces spéciales surtout) et dont la diffusion d'images au combat et la liberté de parole dépendent de la volonté et des choix de communication des Etats-Majors.
L'occasion donc, si je résume grossièrement, de faire dans le sponsoring... voire du placement de produit.

D'autant plus que cela ne s'arrête pas ici. Nos ex-soldats partiront au Kurdistan irakien tous équipés d'une caméra GoPro. Modèle conçu à la base pour les sports extrêmes, elle se fixe aisément sur le casque par exemple. Une caméra embarquée pour des images inédites et possiblement spectaculaires, ce qui intéresse justement les sociétés de production occidentales. Un pari payant puisqu’avant même leur départ, une firme américaine propose 30 000 dollars pour les images qu’ils ramèneront.
Et il est ici le nerf de la guerre à l'époque où l'information est reine, Pourquoi ne pas imaginer dans l'avenir des groupes de combattants chasseurs et vendeurs d'images ? Nul doute que de l'autre côté de l'Atlantique, certains y réfléchissent déjà.

Sur des fantassins, des chars, même des mini-drones, la vidéo est devenue une arme
(cliquer pour agrandir)



Autofinancement oblige, la démarche des français de la Task Force LaFayette passe nécessairement par la mercantilisation de leur lutte. Pas d’enrichissement personnel cependant, nous sommes bien loin du mercenariat.
De surcroît, on sait que ces français seront suivis et régulièrement débriefés par nos services de renseignements. Dès lors, il apparaît compliqué pour un groupe de combattants "indépendants" de le demeurer. Quelque part, ils serviront toujours la France.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire