vendredi 9 octobre 2015

Brève histoire du dommage collatéral

L’hôpital de Kunduz, en Afghanistan, après un bombardement américain

Le dommage collatéral, autrement dit l'acte de faire des victimes civiles lors d'une opération militaire, est devenu au fil du temps la hantise des états major et des décideurs politiques. Considéré au départ comme un "mal nécessaire", voire une arme d'effroi, il a aujourd'hui, grâce à l'impact des images, le pouvoir de retourner les opinions.

Deux faits m'amènent à évoquer ce sujet: d'une part le bombardement dans la nuit du 3 au 4 octobre de l'hôpital de Kunduz (Afghanistan) par les forces américaines, hôpital occupé par l'ONG Médecins sans frontières et faisant 22 morts parmi les patients et le personnel soignant; et d'autre part l'entrée de la Russie dans le conflit syrien. 

Les dommages civils lors des conflits armés ne sont pas nouveaux. On retrouve des exemples très anciens comme lors de la Guerre de Cent ans, quand les anglais organisaient des raids dans la campagne française tout en évitant soigneusement les places fortes et armées du royaume. Ceci dit, pendant des siècles, les guerres se sont jouées lors de batailles rangées, et loin des villes. En réalité déjà, la principale exception concernait les sièges, pendant lesquels les cités étaient bombardées, incendiées, affamées... et même contaminées ! 
Le parallèle est ainsi facile à réaliser avec les conflits modernes qui ne se déroulent presque plus qu'exclusivement en zone urbaine. 

Mais le grand bouleversement est incarné par les deux conflits mondiaux, avec la mise en oeuvre de technologies toujours plus efficaces et meurtrières, et pas toujours contre les forces ennemies. C'est même chez les Alliés que j'ai choisi deux faits marquants:
  • Les bombardements de Dresde entre les 13 & 15 février 1945, visant exclusivement à miner le moral de la population allemande. L'usage de bombes incendiaires fera entre 22 & 25 000 morts.
  • Les bombardements atomiques d'Hiroshima et Nagasaki (6 & 9 août 1945) bien sûr, lors desquels deux villes furent entièrement détruites afin de faire plier l'Empire du Japon: environ 200 000 victimes civiles.
Ces deux exemples sont certes emblématiques, mais vous allez voir (graphique ci-dessous) que les forces de l'Axe ont commis bien plus d'atrocités. Et c'est ainsi que pour la première fois, un conflit faisait largement plus de victimes civiles que militaires...




La précision: un argument de vente

Dans la seconde moitié du 20ème siècle, les technologies d'armement progressèrent à vitesse exponentielle, en raison de la Guerre Froide notamment. 
Cependant, des guerres lointaines associées à la modernisation des télécommunications et de ce fait des médias, firent que nous assistâmes à l'émergence de contres-pouvoir dans l'opinion publiques. Et je fais là référence à la guerre du Vietnam.

Trang Bang, au Sud-Vietnam, le 8 juin 1972

D'un coup, l'impact des images pouvait changer la donne politique... et de ce fait stratégique. Les grandes démocraties ne se lanceraient plus dans des guerres impopulaires. D'autant plus que l'adversaire à appris à utiliser ce qu'on appellera désormais le dommage collatéral. La guerre du Golfe de 1991 et ses boucliers humains de Saddam VS les bombes guidées américaines sur CNN, ou encore le Kosovo en sont des exemples frappants.

Un argument de vente je disais donc, oui, car pour faire accepter une opération à l'opinion publique, il faut désormais lui prouver que la guerre est "propre". Certains communicants ont en effet pensé que ce terme pourrait être approprié. Mais les faits nous ont naturellement montré que la guerre... reste la guerre.

Un argument de vente également pour le complexe militaro-industriel. Fabriquer des mines antipersonnel ou des bombes à fragmentation n'est plus acceptable pour ces multinationales de l'armement, ne serait ce qu'en terme d'image. Concevoir le missile de croisière le plus précis possible relève donc de la nécessité.


Erreur ou crime de guerre ?

Revenons à Kunduz, le 3 octobre: la ville est alors envahie par des combattants talibans, et les forces afghanes, appuyées par l'Otan, tentent de la reprendre. Plusieurs frappes aériennes touchent alors l’hôpital de la ville, géré par MSF, entre 02h08 et 03h15.
Sans rentrer plsu en avant dans les détails opérationnels, cela n'aurait théoriquement jamais dû se produire, l'hôpital étant enregistré auprès de la chaîne de commandement américaine. Chez MSF, on crie donc au crime de guerre, et le haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Zeid Ra’ad Al Hussein, avance même que ces frappes puissent être « reconnues comme délibérées ».



Selon le droit international humanitaire, non seulement l'acte en lui même, mais aussi l’intentionnalité ou la « négligence coupable » peuvent amener à la qualification de crime de guerre. 
Plusieurs enquêtes sont lancées, à l'Otan, l'ONU, aux USA... et devront déterminer si l'acte est volontaire (les USA reprocheraient à MSF de soigner des talibans), une regrettable erreur, ou une violation des ROE (Rules of Engagement) impliquant la négligence.

Aujourd'hui, les armées modernes (sous entendu issues de régimes démocratiques), non seulement tentent de respecter le droit au maximum, mais apprennent à maîtriser la technique. J'ai eu la chance d'assister un jour à un retour sur expérience de l'armée française, montrant comment, lors d'un conflit récent, les ennemis équipés de blindés ou véhicules lance-roquettes allaient se réfugier près des hôpitaux, écoles, ou lieux de culte afin d'échapper aux bombardements de la France et de ses alliés.
Or, on nous faisait justement la démonstration de comment graduer l'emploi de la force en zone urbaine. Ainsi, avec l'utilisation d'une charge explosive "légère", de pods de reconnaissance de haute précision, et surtout en orientant l'angle de la frappe afin d'en éloigner le souffle des bâtiments civils, on arrivait à éviter tout dommage collatéral. 

Grâce à la technologie, on peut donc limiter les erreurs. Les drones* par exemple, le permettent grâce à leur endurance, qui offre l'opportunité de frapper au meilleur moment, quand la cible est la plus isolée.
Dans le cas de Kunduz, c'est un AC-130 "Gunship", gros porteur transformé en sorte de batterie de tir volante, qui a réalisé la série de frappes. Pas l'instrument le plus approprié.

Conclusion: l'emploi de la force militaire, aussi maîtrisé soit-il, implique des responsabilités qu'il convient d'assumer... Quand selon moi le concept de « guerre propre » touchera plutôt au déni.


Et revoilà la Russie

En même temps que se déroulait le drame de Kunduz, le monde était tourné vers le conflit majeur de ces années récentes, la Syrie. En effet, la Russie est rentrée de plein fouet sur le terrain et a déjà réalisé des dizaines de frappes aériennes et navales, en soutien du régime de Bachar El Assad. 





Et si j'en viens à parler de la Russie, c'est car, malgré cette campagne de communication à l'américaine dans le plus pur style CNN - ou plutôt Fox News, ce n'est pas un secret que les opérations russes (tout comme israéliennes, ou saoudiennes...) ne sont pas menées avec la même sensibilité que les nôtres. N'y voyez aucun jugement, juste une constatation (Prises d'otages de Beslan  en 2004, et du théâtre de Moscou en 2002).

La courte vidéo officielle ci-dessus montre les tout premiers bombardements russes en Syrie. Elle montre surtout l'utilisation de bombes à fragmentation. Cela a tout de suite inquiété ONG et gouvernements... occidentaux.
Ceci dit, dans un exercice de communication tout à fait opposé au précédent ukrainien, les russes n'ont pas manqué de mettre fortement l'accent sur leur engagement, et notamment leurs armements de précision. Avec ici en jeu l'opinion oui, mais non pas russe (celle-ci déjà largement acquise à la cause de Vladimir Poutine), mais bien occidentale.

Et depuis hier, c'est ce genre d'images que l'on commence à voir fleurir en nombre sur internet, sur Youtube notamment: des hélicoptères MI-24 "Hind" russes appuyant violemment une contre-offensive massive du régime syrien, et ce en zone habitée.

Un MI-24  russe en Syrie. Capture effectuée sur Youtube ce 09/10/2015

Mais je m'égare... peut-on encore parler de dommages collatéraux dans un conflit qui a fait près de 110 000 victimes civiles en 4 ans (chiffres de l'OSDH - août 2015) ?


Pour approfondir sur la "frappe chirugicale", ce très bon article sur EchoRadar/ Kurultai.

*En ce qui concerne les drones, la CIA est accusée d'avoir pratiqué lors de ses très polémiques opérations d'assassinat ciblé, des frappes visant volontairement les civils afin de les dissuader de venir en aide aux présumés terroristes. En effectuant par exemple une première frappe sur la cible identifiée, puis une seconde sur le même site alors envahis par les secours.



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