vendredi 16 octobre 2015

MALE européen - L'Allemagne leader... Pas la meilleure des idées

Le MALE 2025 selon Dassault Aviation

Il ressort de l'audition  du DGA à l'Assemblée le 7 octobre, que l’Allemagne obtiendrait la place de chef de file s'agissant du programme de drone MALE européen. Une solution politique loin d'être la meilleure selon moi...

Actuellement, le MQ-9 Reaper américain a gagné les principaux marchés européens. France (3 à ce jour, une douzaine à terme), Grande-Bretagne, Italie, ou encore bientôt l'Espagne... la faute à l'absence quasi totale de concurrence sur le vieux continent. Même l'autre drone MALE (moyenne altitude longue endurance) employé par l'escadron de drones 1/33 Belfort à Cognac, le Harfang, est à la base israélien.

C'est pourquoi plusieurs pays et industriels européens ont décidé au mois de mai dernier de se lancer dans une coopération visant à concevoir et proposer sur le marché un drone MALE de "3ème génération". On y retrouve la France, l'Allemagne donc, l'Italie, et l'Espagne. Italie et Espagne qui ont, avec la Suède, déjà participé au programme du démonstrateur de drone de combat Neuron de Dassault.
On notera l'absence du Royaume-Uni, qui est lui lancé aux côtés des français dans le programme FCAS (Future Combat Air System), le projet de drone de combat furtif qui profite des avancées réalisées grâce aux démonstrateurs Neuron et Taranis (BAE Systems). 

Tout le monde suit ? Nous avons donc deux projets d'envergure européenne: celui du drone MALE, pour 2025; et un programme de drone de combat furtif mené pour le moment par les deux grandes puissances militaires du continent, la France et la Grande-Bretagne. Horizon 2030 pour celui-ci.

Mais revenons à notre drone MALE. Le DGA, Laurent Collet-Billon, a annoncé que des négociations avaient eu lieu durant l'été et il en ressort que les allemands obtiendraient 30 % du projet, la France, l'Italie et l'Espagne 23% chacun. La notification du contrat est prévue pour mars 2016. Nous devrions en savoir plus sur les spécifications de l'appareil à ce moment.
Et si l'Allemagne a fait le forcing pour obtenir le rôle de leader, c'est avant tout pour des raisons politiques. Si personne ne se démarque vraiment en Europe sur le plan industriel (la raison des achats sur étagère aux USA), l'Allemagne avait déjà consenti des efforts financiers assez lourds avec le programme Talarion, que EADS (Airbus DS) abandonna en 2012, par manque de soutien européen justement. Elle récupérerait ici la monnaie de sa pièce.

Un autre concept du MALE européen (proche du Talarion)

Et comme je le disais, personne n'a réellement encore acquis de légitimité dans ce domaine. Cependant, confier le leadership d'un programme européen d'armement aussi important, pour les capacités françaises par exemple, ne me semble pas être la solution la plus fiable.

Plusieurs raisons m'amènent à proférer ce jugement, et sur des plans différents.

1 - Au plan industriel premièrement, purement technique. Ce genre de programme commun demeure délicat à mettre en place, on l'a vu avec l'hélicoptère NH90 ou l'avion de transport A400M, qui, même si ce sont de superbes appareils, ont eu une gestation difficile. Pour exemple, les difficultés industrielles de l'Airbus A400M peinent toujours à être réglées... du côté allemand.
Côté production, on peut aussi, en étant chauvin, penser que le leader allemand obtiendra l'assemblage final, et de nombreuses autres prérogatives, et regretter que notre industrie en France n'ait pas plus de poids dans le projet. Mais le DGA a averti que s'agissant de la définition des capteurs notamment, "nous serons vigilants au fait que notre industrie soit prise en considération avec les égards qu'elle mérite, compte tenu de son niveau de technicité". En tout état de cause, il est un peu tôt pour en juger. 

2 - Sur un plan opérationnel ensuite. Même si l'Allemagne repense actuellement ses ambitions stratégiques, on la voit mal devenir du jour au lendemain interventionniste. Or le "combat proven" aujourd'hui, ça compte ! Nous l'avons vu avec le Rafale, si vous voulez vendre un armement, le monde doit l'avoir vu en action pour juger de son efficacité, de son impact.
Et de ce côté là, regardons plutôt vers les pays "interventionnistes", donc la France et le Royaume-Uni.

3 - Au niveau purement commercial enfin. Cela pourrait réellement devenir le sujet qui fâche, d'une part parce que l'on sait qu'exporter un matériel conçu avec l'Allemagne peut parfois être très très problématique. On pourrait même parler de véritable épine administrative - et diplomatique - dans le pied. En effet, les allemands rechignent à exporter vers certains pays (du Golfe entre autres, MBDA et Renault Trucks en ont fait les frais récemment) des armements comportant même pour partie des composantes développées en Allemagne.
D'autre part, il faudra régler les questions de certification. L'incroyable échec en 2012 du Global Hawk, drone HALE américain dont l'Allemagne devait s'équiper, reste dans les esprits. Pour de raisons de non-certification, le contrat fut annulé alors que 500 millions d'euros avaient déjà été investis.

D'autres questions demeurent: De quel genre de marché parle t-on ? Les pays européens achèteront-ils ce drone MALE par dizaines, centaines ? Quelles seront les cibles visées à l'export ? Le drone sera-t-il armé ? Sur cette dernière problématique, là encore, l'Allemagne ne fait pas selon moi le meilleur des VRP... 
Il s'agirait surtout de ne pas se désunir et proposer des programmes concurrents. Le marché des drones militaires va certes doubler d'ici 2025, et atteindre 10 milliards de dollars, mais sera encore très loin des chiffres de l'aviation "classique".



Les inquiétudes que j’émets ici sont en réalité inhérentes à tout grand programme commun. Ceci dit, des divisions telles que celles qui opposèrent - et opposent encore - le Rafale à l'Eurofighter Typhoon sont désormais à proscrire définitivement tant elles sont destructrices en matière de compétitivité. 
En étant optimiste même, on pourrait, avec l'aide de l'Agence Européenne de Défense, éviter de faire les mêmes erreurs.


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