vendredi 27 novembre 2015

Vendre de l'armement dans le Golfe peut-il encore avoir bonne presse ?

Un Rafale sur le salon Dubaï Air Show 2015. Reuters

Les monarchies du Golfe, Arabie Saoudite en tête, comptent parmi les plus gros acheteurs d'armement occidental. Ce n'est pas un secret. Or, des voix s'élèvent et plaident pour un changement drastique de relations diplomatiques et commerciales avec ces Etat accusés d'avoir enfanté l'état islamique.

Au mois de décembre, vous pourrez lire sur ce blog comme ailleurs, dans la plupart des médias probablement, que la France a réalisé en 2015 son plus gros chiffre historique en matière de ventes d'armements. Installée dans le top 5, elle y gagnera sûrement une place, peut-être 2.

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Bien sûr, les premiers grands contrats export pour le chasseur Rafale de Dassault Aviation font le gros du chiffre car pour un avion vendu il faut des missiles et des services de maintenance, mais il y a aussi des navires (Frégate, BCP Mistral, patrouilleurs...), des hélicoptères, des systèmes radars ou satellitaires.

Et regardons qui sont nos clients ? L'Arabie Saoudite y occupe une place prépondérante, d'autant plus depuis que les USA ont mis le frein à main dans la région. A y regarder de près, ce sont toutes les grandes monarchies du Golfe qui consomment français. On pourrait même y ajouter les grands Etats d'Afrique du nord (la toute dernière rumeur veut que l'Egypte, après des Rafale, une FREMM et 2 BPC, commande 12 Airbus A400M).

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Seulement voilà. Ce "partenariat" stratégique avec des pays riches et demandeurs est depuis longtemps décrié en raison déjà du non respect des Droits de l'Homme par ces derniers. Une alerte qui prend encore plus de sens désormais.
En effet, on accuse l'Arabie Saoudite et le Qatar - ces deux Etats en particulier - si ce n'est de soutenir, au moins d'avoir contribué à créer le monstre Daesh. En d'autres termes, nous armerions des Etats qui non seulement répriment leur peuple ou mènent des guerres sales (Yémen), mais qui financent nos ennemis. Ces mêmes ennemis qui viennent ensuite frapper au cœur de Paris.


Alors faut-il stopper nos relations avec des pays ayant une paternité ambiguë vis-à-vis de la mouvance djihadiste ?

Sans revenir sur l'histoire complexe de l’émergence de Daesh - où même avant d'Al Quaïda -  il faut bien comprendre que les saoudiens ou qataris ne financent pas directement ou ouvertement l'EI. Ils tentent même aujourd'hui avec vigueur de se détacher de cette responsabilité. Pour expliquer cela de la façon la plus simpliste, la lutte d'influence entre les puissances régionales a favorisé le soutien à des mouvances déstabilisatrices (armées ou non) qui se retournent maintenant contre l'ensemble des acteurs.

Par ailleurs, l’organisation administrative de ces pays fait qu'il est impossible de différencier les circuits d'argent public des circuits privés. Par exemple, il y a bien des fonds, sous forme de dons, qui arrivent aujourd'hui jusqu'à des groupes rebelles syriens comme le front Al Nosra par exemple, mais en établir la véritable source demeure difficile.

Quoiqu'il en soit, la France a fait le choix de rester aux côtés de ces monarchies, probablement car elle en est encore très dépendante.

De plus, il est selon moi trop tard pour rentrer dans ce débat. La situation actuelle au Moyen-Orient est pour grande partie le résultat de l'invasion de l'Irak par les USA en 2003 certes, mais depuis, trop d'acteurs majeurs ont été marginalisés, ou absents. Il n'est plus du tout question de mettre de côté qui que ce soit désormais si l'on veut vraiment instaurer un semblant de stabilité dans la région.

Sur le blog: Monarchies du Golfe, c'est la crise ! Pour l'armement français aussi ?


L'armement: un outil de puissance diplomatique... et économique

Mais revenons à nos ventes d'armes. Il est tout à fait légitime de se poser la question de savoir comment un Etat démocratique prônant le respect du droit international et des libertés fondamentales tel que la France, peut en même temps développer un tel complexe militaro-industriel.

Devrait-on comme l'a fait la Suède rompre nos relations militaires avec les Etats qui ne respectent pas les Droits de l'Homme ?

C'est ici que la démonstration va tourner vers un certain cynisme...

Des chars Leclerc émiratis au Yémen

Oui la France vend des armements, des armes que l'on retrouve maintenant sur les théâtres du Golfe, comme le prouve l'envoi des chars Leclerc des EAU au Yémen au sein de la coalition arabe menée par les saoudiens. Tout comme il ne serait pas étonnant prochainement de voir frapper les Rafale égyptiens dans le Sinaï ou en Libye.

Aussi, vendre des instruments de puissance est en soi un argument de puissance. Et il est tout à fait imaginable que la France sanctionne un Etat au comportement douteux en rompant ces contrats.
Pour preuve cela est déjà arrivé en 2014 lorsque, pour protester contre l'annexion de la Crimée par la Russie, la France a rompu le contrat des navires Mistral. Avec des effets pour le moins mitigés d'ailleurs.
Ce cas précis est intéressant car il y avait ceux qui redoutaient l'emploi de ces portes hélicoptères par la Russie de Vladimir Poutine, et ceux qui voyaient dans l'annulation un terrible signe pour les relations diplomatiques et surtout économiques avec les russes.

Mais que risquerions nous concrètement si nous stoppions les ventes d'armes vers un pays donné pour des raisons politiques ?  L'argument le plus cynique en la matière est qu'un concurrent viendrait directement occuper la place. Peut-être l'Allemagne, le Royaume-Uni... nos voisins directs. Dans ce milieu ultra-concurrentiel, il n'y a pas de solidarités. Les précédents sont là.

Enfin, ne soyons pas dupes, la France est en difficultés économiques et ces milliards que l'on ajoute à la balance commerciale sont du pain béni. Ces marchés entretiennent l'innovation, nos usines, font vivre nos ingénieurs ou ouvriers par centaines de milliers... Aéronautique, spatial, nucléaire, électronique et j'en passe découlent du secteur de l'armement. Quand on sait que la préoccupation principale des français demeure l'emploi et la santé de l'économie locale/nationale, le choix politique est rapide pour les décideurs...


Dans quelques semaines probablement, la France annoncera la vente de 60 Rafale aux Emirats Arabes Unis. Un contrat monstre dont les négociations finales sont déjà entamées. Nous verrons à cet instant, et dans ce nouveau contexte post-vendredi 13, les camps du "pour" et du "contre" se former.

Nul doute en revanche que lorsque l'Inde signera pour ces mêmes Rafale (on parle de janvier), il y aura consensus pour se congratuler.


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