lundi 11 janvier 2016

CAPRI, pionnier d'un nouveau modèle de lutte contre la radicalisation ?

Le terme "islamisme" a désormais disparu pour laisser place à "individus"

De nombreuses personnalités étaient présentes samedi à Bordeaux pour une journée de conférences données en du lancement du CAPRI, le centre d'aide et de prévention de la radicalisation des individus. Une association qui entend proposer une approche pluridisciplinaire du problème.

La métropole bordelaise, et même le département, ont maintenant leur centre de lutte contre la radicalisation. Son lancement "officiel" ce samedi 9 janvier a même été largement relayé par les médias nationaux. Le maire de Bordeaux Alain Juppé était bien sûr présent, ainsi que le préfet et les représentants du culte musulman comme Tareq Oubrou (le recteur de la mosquée de Bordeaux), mais également le Ministre de la Ville de la Jeunesse et des Sports Patrick Kanner qui a profité de son discours pour annoncer que des initiatives semblables seraient encouragées partout en France, qualifiant Bordeaux de "laboratoire".

Mais dans un contexte si sensible, comment sortir du cadre de l'annonce politique et envisager la problématique de la radicalisation dans sa globalité ? 


La prévention d'abord

Ce sont la Fédération musulmane de la Gironde, la mairie de Bordeaux, la métropole, la Préfecture, la Société française de recherche et d'analyse sur l'emprise mentale (de Daniel Picotin, avocat dans la célèbre affaire des reclus de Montflanquin), le Départements et enfin la Région qui sont derrière le montage de cette association et en assurent pour certains le financement (Comité interministériel de prévention de la délinquance). 

La présidence en est confiée à Maouane El Bakhour, et le secrétariat général à Marik Fetouh, adjoint à la laïcité, l'égalité et la citoyenneté à la mairie de Bordeaux. 

La première mission du CAPRI est de recueillir les témoignages ou inquiétudes - de familles notamment, et c'est déjà le cas avec une dizaine de cas traités - s'agissant de personnes, jeunes en majorité, en voie de radicalisation. Pour cela, elle met en place un dispositif de renseignement/signalement sur son site internet et un numéro vert:


Le site de CAPRI: www.radicalisation.fr et l'email contact@radicalisation.fr
Le numéro: 09 83 59 17 11 

A noter que le centre entend agir dans un cadre social et non sécuritaire, les autorités policières n'intervenant qu'en cas de menace grave et imminente. La sécurité demeure au CAPRI la seule limite à l'anonymat.

Mais l’autre mission du CAPRI, et la plus importante je dirais, est la prévention. Ceci s'effectuera sur le long terme en diffusant notamment sur internet un contre-discours qui démonte les argumentaires radicaux, mais aussi en formant les travailleurs sociaux, les psychologues, ou les professeurs qui sont particulièrement désarmés devant ce phénomène.
A ce sujet, le succès des théories du complot chez les adolescents est un phénomène aggravant.

A écouter en podcast: Surinformés ou désinformés ? Les ados à l'heure du complot (France Inter).



Pas un centre de déradicalisation

En réalité, les fondateurs du CAPRI prônent une approche pluridisciplinaire, impliquant ainsi des psychiatres, psychologues, travailleurs sociaux, juristes ou experts en théologie, ces derniers jouant un rôle déterminant dans la "déconstruction" du discours djihadiste.

Ce modèle est précurseur en France, et s'inspire en partie d'expériences menées à l'étranger, au Royaume-Uni par exemple, ou encore à Montréal avec son Centre de Prévention de la Radicalisation Menant à la Violence

3 formes de radicalisation ont été identifiées:

  • Une touchant des individus fragiles psychologiquement, souvent en rupture avec leur famille. Dans ce cas, une thérapie familiale peut suffire.
  • L'emprise mentale: D’autres individus se radicalisent alors qu’ils sont sous influence. C'est l'approche sectaire du problème, l'approche de la très médiatisée Dounia Bouzhar. Problème, c'est aussi actuellement la doctrine la plus critiquée par une partie des chercheurs et experts en terrorisme. Les cas existent et l'emprise mentale ne doit pas être marginalisée, mais avancer l'argument que les assaillants/kamikazes comme ceux qui ont frappé la France en 2015 étaient sous emprise mentale n'est plus tenable (et sans évoquer le fait que cela va à l'encontre du discours de fermeté du gouvernement). C'est par essence nier la conscience, la liberté de leurs actions, et de ce fait les sous-estimer. 
  • Ce qui amène à la dernière hypothèse, celle de la radicalisation tout à fait consciente. Elle concerne souvent des personnes se sentant discriminées, mises à l’écart de la société (cela va du chômage, ou la petite délinquance, à la radicalisation en prison). A ce niveau là, et s'il n'est déjà pas "trop tard", une intervention peut être menée par des experts en théologie, qui le cas échéant pourront tenter de rattraper la vision biaisée - et donc radicale - du sujet de l'islam et de ses préceptes.

Dans ce dernier cas le rôles des imams pourraient en France être déterminants. Mais malheureusement, et comme le déplorait le politiste Olivier Roy en fin de colloque, nous avons trop eu tendance a "sous-traiter" la formation des imams à l'étranger, en raison du principe de laïcité qui règne en France. Il s'agit en fait de proposer une contre-offre à l'embrigadement.

On est loin des "centres de déradicalisation" dont on entend maladroitement parler dans les médias, si tant est qu'elle soit possible... L'hypothèse a toutefois été évoquée qu'un jour, des "repentis" apportent leur aide ou témoignages au sein du CAPRI.


Comme d'habitude dans ce domaine ultra-sensible à appréhender, il faudra attendre le bilan ou retour d'expérience à moyen terme pour juger de l'efficacité et des résultats de ce modèle, mais comme de nombreux intervenants, élus ou spécialistes, l'ont rappelé justement, la logique sécuritaire ne réglera pas tout et il est désormais temps d'agir largement en amont.
Et selon le préfet lui-même: «L’originalité de cette initiative à Bordeaux, c’est la constitution de cette plateforme qui réunit toutes les dimensions de la lutte contre la radicalisation. Si ça marche, ce dispositif sera à dupliquer sur le reste du territoire.»


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