mercredi 6 janvier 2016

L'Arabie Saoudite s’intéresserait au Rafale. Faut-il y croire ?


Des rumeurs font régulièrement état d'un intérêt de l'Arabie Saoudite pour le Rafale français, et même d'une possible commande de 72 appareils. Toutefois, ce n'est pas la première fois que Riyad agit ainsi pour flatter ses alliés occidentaux et ainsi peser dans ses luttes stratégiques régionales...

Dans un article publié courant décembre sur Intelligence Online et intitulé «Riyad veut appâter Paris avec un contrat Rafale» (article payant, c'est pourquoi je ne m'étendrai pas sur ses détails), l'auteur rappelle que le Royaume saoudien aurait communiqué à Paris son intérêt pour un joli contrat de 72 chasseurs Rafale du fabricant Dassault Aviation.

L’existence de ces rumeurs est symptomatique d'une chose: les saoudiens sont dans un état d’effervescence diplomatique et militaire depuis que l'Iran, leur principal antagoniste, fait son retour dans la communauté internationale après avoir subi presque 40 ans d'ostracisme.

Ce n'est pas la première fois que la possibilité d'un contrat Rafale en Arabie Saoudite est évoquée, mais elle n'a cependant - et à juste titre - jamais vraiment été prise au sérieux par les Français. En effet, on chasse ici sur les terres des anglo-saxons: En 2007 déjà, les anglais avaient réussi sans difficulté à imposer le Typhoon sans laisser la moindre chance au Rafale.
On sait cependant que la relation du Royaume s'est très franchement refroidie avec les américains, et est au contraire devenue très cordiale avec la France, notamment depuis que François Hollande est à l'Elysée.

Et justement....


L'Arabie Saoudite en mal d'alliés de poids en occident

L'Arabie saoudite vient tout juste de rompre ses relations diplomatiques avec l'Iran après que son ambassade a été en partie incendiée par des manifestants à Téhéran suite à l'exécution du cheikh Nimr Baqer al-Nimr, un responsable religieux saoudien chiite formé en Iran et fervent opposant du pouvoir sunnite saoudien.
Une goutte d'eau qui fait déborder le vase des relations déjà ultra-tendues entre états et communautés chiites et sunnites. Bahreïn, le Soudan, et le Koweït ont depuis rappelé leur ambassadeur à Téhéran, d'autres pourraient se ranger derrière Riyad.

Seulement, l'Arabie Saoudite, déjà mise en difficulté économiquement, militairement, et diplomatiquement par le conflit qu'elle mène au Yémen et surtout la crise pétrolière, semble avoir perdu la bataille de l'image. Sans parler des critiques récurrentes qu'elle subit au sujet des Droits de l'Homme ou de l'émergence de Daesh. Ainsi, ses soutiens en occident diminuent, le comportement des américains depuis quelques années nous le démontre.

En face, le succès des négociations sur le nucléaire iranien a permis à ces derniers de revenir en grâce dans le jeu diplomatique, et avec la levée des sanctions internationales et de l'embargo, l'Iran devient même une cible commerciale prioritaire. La France n'y vendra probablement pas d'armement de sitôt, mais des voitures par exemple, c'est largement envisageable et même souhaitable !

Alors pour l'Arabie, appâter la France avec un juteux contrat (72 Rafale, cela en ferait le plus gros contrat export envisagé depuis l'échec - relatif - de celui avec l'Inde pour 126 appareils), une stratégie qui peut fonctionner ? 
Une précision cependant: ces rumeurs n'ont pas attendu la crise actuelle avec l'Iran pour circuler. 


La France dans un piège diplomatique ?

Après les événements de ce week-end et les ruptures diplomatiques qui ont suivi, la France n'a réagi que très tardivement - près de 30 heures - par l'intermédiaire du Quai d’Orsay, "déplorant" l’exécution du dignitaire chiite, mais ne condamnant pas. On sent donc ici clairement la volonté de ne pas froisser l'Arabie Saoudite... mais aussi un certain malaise, avec pour preuve ce temps de réaction anormalement long.

Attention donc, la France joue gros dans cette affaire, alors qu'elle est déjà largement perçue comme partisane des monarchies sunnites du Golfe face à l'arc chiite. Un contrat aussi "médiatique" que des avions de chasse finirait de la parquer dans un camp et l'éloigner de l'autre, ce qui en diplomatie, n'est jamais bon.

De plus, ont-ils réellement besoin de ces avions ?  Le Royaume est loin d'avoir reçu la totalité de ses 72 Eurofighter Typhoon, mais devra néanmoins bientôt remplacer il est vrai d'autres appareils, comme ses plus vieux F-15.
De là à en conclure que l'intérêt pour le Rafale est sérieux, le faisceau d'indices est encore un peu mince. D'autant plus que Paris a d'autres contrats d'armement prioritaires à conclure sur place, dans le domaine naval et satellitaire notamment.

Enfin, il est devenu courant que les saoudiens agitent des "carottes" afin de s'attirer les faveurs de puissances exportatrices, ce qui aurait le don de lasser certains décideurs à Paris. Et comme l'indique le journaliste Jean-Dominique Merchet (L'opinion) il est bon de se rappeler que "les exportations françaises vers l’Arabie saoudite restent dix fois moins importantes que celles vers... la Belgique !". 


*Photo d'illustration prise au Qatar. AFP.

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