vendredi 29 janvier 2016

Le Close Air Support vivra !


Les forces américaines viennent d'annoncer en ce début d'année 2016 que, finalement, les avions d'attaque au sol A-10 de l'US Air Force et des Marines ne seraient pas déclassés comme il était prévu initialement. Et les raisons sont limpides.

La chaîne américaine CNN le titrait la semaine dernière sur son site: "ISIS may have saved the A-10" (/l'EI a peut être sauvé l'A-10).
En effet, ces derniers mois, les forces aériennes américaines ont révisé leur plan consistant à déclasser l'avion d'attaque au sol A-10 Thunderbolt. Plan qui au printemps 2015 encore paraissait acté. Les A-10 voleront donc au moins jusqu'en 2022.

Remettons nous dans le contexte. Le Fairchild A-10 Thunderbolt II, également connu sous le nom de « Warthog », est un avion américain spécialement conçu pour l'appui aérien rapproché des forces terrestres. Elaboré pendant la Guerre Froide, c'est aussi avant tout un "tueur de chars" qui fit notamment les grandes heures de l'armée américaine en 1991 face aux troupes mécanisées de Saddam Hussein.

Rapide, maniable, et spécialiste du vol à basse altitude, il peut être armé de missiles air-sol AGM-65 Maverick, de bombes guidées, et de roquettes. Mais c'est surtout son canon GAU-8/A Avenger de 30 mm qui a rendu l'A-10 si célèbre.

Le canon GAU-8/A Avenger (photos Wikipédia)




Cette arme redoutable, capable de tirer des munitions à l'uranium appauvri et dont la cadence de tir est de 3 900 coups par minute a progressivement fait de l'A-10 Thunderbolt la terreur des combattants ennemis, talibans hier, ou djihadistes du groupe Etat Islamique aujourd'hui.
A contrario, son impact moral bénéfique sur les troupes alliées n'est plus à prouver comme le démontre cette compilation d'interventions ci-dessous. Le son particulier du tir canon est même devenu emblématique.


Seulement voilà, la Guerre Froide et la menace des chars soviétiques disparue, l'A-10 avait-il encore un avenir ? Pour un certain nombre de décideurs aux Etat-Unis, non. Les programmes F-22 ou surtout F-35, des chasseurs furtifs de 5ème génération, pas vraiment spécialistes de l'appui au sol, ont pris le pas. L'argument financier a d'ailleurs été déterminant (le F-35 c'est un programme à 400 Milliards de $) et c'est ainsi que la fin de carrière approchait pour l'A-10.

Mais alors que l'avion avait rendu de fiers services en Afghanistan, le conflit contre Daesh - et dans une moindre mesure le renouveau russe - provoque son retour en grâce.

L’USAF en déploie sur la base d’Incirlik en Turquie, 12 provenant du 75th Fighter Squadron, et ce depuis l'automne dernier. Selon le Pentagone, « ces avions ont été déployés dans le cadre de l’opération Inherent Resolve et ils seront disponibles pour voler aussi bien en Irak qu’en Syrie en fonction des besoins ».
Les appareils ont par exemple servi depuis à frapper les ressources pétrolières du groupe Etat Islamique lors de l'opération "Tidal Wave II" en novembre. 116 camions citernes ont ainsi été détruits par les A-10 associés à un autre monstre de puissance, l'AC-130 «Gunships».

L'A-10 serait donc de retour dans les bonnes grâces des stratèges américains (mais les a t-il vraiment quitté un jour ?). Il a notamment aussi été déployé en Estonie dans le cadre des mesures de réassurance de l’OTAN.
D'ici 2018, 173 auront été rétrofités pour durer jusqu'en 2040. C'est relativement peu quand on connait les volumes d'aéronefs dans les armées américaines...

Aussi, un nouveau plan de modernisation existe dans les cartons chez Boeing, mais il ne verrait le jour qu'en cas d'autorisation politique d'exporter l'appareil, 202 de ces avions étant "stockés" au 309th Aerospace Maintenance and Regeneration Group depuis 2007.


Le Close Air Support: une arme centenaire du 21ème siècle

© US Air Force Tech. Sgt. Nathan Lipscomb - Un Super Tucano afghan

J'évoquais récemment le fait que pour des pays ayant de faibles moyens et se consacrant principalement au contrôle de leur propre territoire, l'achat d'appareils légers, bien armés, rapides et manœuvrables semblait la meilleure solution. Eh bien l'Afghanistan a justement réceptionné en ce début d'année 4 A-29 Super Tucano. D'ici 2018, 20 appareils auront été livrés. Pour information, les pilotes afghans sont formés sur la base américaine de Moody, dans l'Etat de Géorgie, base qui accueille... des escadrons d'A-10.
Evidemment ce n'est pas l'A-10 mais il s'agit globalement du même emploi: l'appui de troupes au sol sur un théâtre insurrectionnel.

Lire sur le blog: Quel avion de chasse pouvez-vous vous payer ?


Le close air support donc, ne serait pas mort avec la modernisation des appareils. Si le tout-technologique avait semblé l'emporter au tournant de ce siècle, les conflits asymétriques, devenus la norme aujourd'hui, nous ont rappelé que sans hommes sur le terrain ("boots on the ground"), on ne pouvait remporter les guerres.

Mais au fait, le "close air support" (CAS), qu'est ce que c'est ? Il s'agit grossièrement de l'utilisation d'avions d'attaque au sol - ou d'hélicoptères de combat -  pour appuyer des troupes combattantes au contact de l'ennemi. Et dans ce domaine, précision, rapidité et synchronisation sont les facteurs vitaux.
La première mission de CAS a été menée le 13 septembre 1915, durant la Grande Guerre, par deux appareils de la toute jeune aviation française. Il y a tout juste un siècle.

La pratique a depuis fait des progrès fantastiques: Seconde Guerre Mondiale, Guerre de Corée, du Vietnam (avec le fameux Napalm)... Dans la décennie 2000, le temps de réponse d'un avion à la demande d'un JTAC (Joint terminal attack controller) est passé de 90 à 20, puis jusqu'à 12 minutes durant les guerres d'Irak et d'Afghanistan ! Souvent le CAS a même remplacé l'artillerie comme lors de l'invasion de l'Irak en 2003.

Mais malgré ce constat, à la DARPA, l'agence de recherche de la défense américaine, on continue à réfléchir avant tout à une guerre de haute intensité entre grandes puissances. A travers le programme « Air Dominance Initiative », les USA comptent bien garder leur avance technologique face à des russes ou chinois (et un jour européens pour l'après Rafale/Typhoon) qui développent chacun leur avion de 5ème génération pour concurrencer F-35 et F-22.

Par ailleurs, les grands - et riches - constructeurs américains, Lockheed-Martin, Boeing, ou Northrop Grumman ont dévoilés quelques concepts du chasseur de 6ème génération, pour l'après 2030. On y parle d'ailleurs d'armes laser...

Lire aussi sur le blog: Lockheed avance doucement mais sûrement sur les lasers offensifs


Ci-dessous les concept de Boeing et Northrop



A noter que dans chaque concept, la (ou les) dérive des appareils disparaît, tout comme l'empennage parfois. Nous sommes devant des ailes volantes. Un design qui trahit un mode de pensée. Pour les industriels américains, vitesse et maniabilité ne seront plus des facteurs déterminants, tandis que furtivité, autonomie, ou électronique (cyber warfare) seront les pierres angulaires des opérations aériennes de demain.

En ce qui concerne nos appareils spécialisés dans le CAS, pas de concept à ce jour. La DARPA travaille néanmoins toujours sur le CAS mais sur des systèmes de communication et de ciblage
Petite parenthèse: pour trouver des idées innovantes sur le design d'un hypothétique successeur des A-10, il faut sortir du domaine militaire avec le jeu vidéo par exemple, tandis que dans le cinéma - et c'est amusant - les blockbusters hollywoodiens persistent à montrer de façon aberrante l'emploi d'avions de 5ème génération comme le F-35 ou le F-22 dans des situations de combat au canon en rase-motte.

Le concept d'A-10 "2030" du jeu vidéo de simulation militaire Arma III


Et en France ?

Terminons bien évidemment par la France. N'ayant pas les immenses moyens américains, la France, comme vous le savez, a fait le choix de ne posséder à terme qu'un seul avion de combat, omni/multirôle: le Rafale. 
Afin de remplir la mission de CAS, l'armée de l'air s'entraîne régulièrement avec ses Mirage et Rafale, souvent du côté de Mont-de-Marsan ou du champ de tir de Captieux, comme ces jours-ci d'ailleurs avec l'exercice Volfa - dont nous reparlerons ici sous peu.

Pour ce faire, et ce n'est plus le cas de tous les avions modernes, le Rafale possède un canon de 30mm que les pilotes sont parfaitement entraînés à utiliser. C'est arrivé il y a un peu plus d'un an en Irak où les Rafale français ont effectué des "passes canon" contre Daesh lors d'une mission de close air support en soutien de soldats irakiens. La situation était tellement confuse qu'il était alors inenvisageable d'utiliser les bombes guidées.

A ma connaissance cependant, la quasi-totalité des missions récentes où des troupes françaises ont demandé un close air support se sont déroulées en Afghanistan, en coalition donc, et avec le soutien d'avions américains comme l'A-10, encore lui.

A quelques exceptions près, et non des moindres. Celles ci concernent les hélicoptères et plus particulièrement le Tigre. Deux opérations datant de janvier 2013 en témoignent. La première est la tentative de libération de l'otage Denis Alex par le service action de la DGSE en Somalie dans la nuit du 11 au 12 janvier 2013. Après que malheureusement l'alerte ait été donnée et l'otage abattu, les hélicoptères Tigre avaient dû lourdement intervenir pour protéger la retraite des commandos au sol, faisant près de 50 à 70 victimes parmi les shebabs somaliens. Récit complet ICI.
La seconde opération, c'est tout simplement l'opération Serval au Mali, notamment lorsque des djihadistes s'étaient retranchés dans le massif de l'Adrar des Ifoghas. Contrairement à l'opération pré-citée, il existe des images du support aérien des hélicoptères Tigre.


L'ALAT et les forces spéciales (avec le 4ème RHFS à Pau) se sont faits une spécialité des assauts en hélicoptères d'attaque et ont montré en opérations une grande maîtrise du combat à très basse altitude. Pour en savoir plus, lire le livre "Envoyez les hélicos !" retraçant les opérations très récentes.


Pour conclure, on pourra affirmer sans trembler que tant qu'il y aura des hommes qui combattent sur le front, des hommes à soutenir, le close air support sera nécessaire. La fausse mise à la retraite anticipée des A-10 américains est emblématique de l'impatience des stratèges ou décideurs politiques, qui ont pu penser que le tout technologique suffirait. Les avions du futurs ou même les drones (une piste prometteuse pour le CAS) offriront certes une meilleure permanence opérationnelle, mais au détriment de la maniabilité ou plus grave, de la capacité d'emport d'armements (polémique sur le Canon du F-35 !).
Peut-être se dirigera t-on tout simplement vers une aviation de combat à deux branches: une pour le close air support, et une autre pour la suprématie aérienne.


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