vendredi 12 février 2016

25 ans après l'Opération Daguet, 5 choses qui ont radicalement changé


Il y a 25 ans, en 1991, se déroulait la Guerre du Golfe, la 1ère guerre d'Irak américaine. Un conflit historiquement très marquant qui devait signifier le triomphe de l'Ouest et la fin de la bipolarité. Et même, disons le, l'entrée dans le 21ème siècle. Un conflit où l'engagement de l'Armée française fut important, et qui marqua pour elle le début d'un changement radical.

De la Guerre du Golfe, on retiendra surtout son nom de code américain « Tempête du désert » , c'est d'un point de vue français avant tout l'opération « Daguet » et sa division du même nom. Composée de moyens colossaux déployés dans le désert saoudien pour préparer la libération du Koweït envahi six mois plus tôt par l'Irak de Saddam Hussein: 12 500 français et 4 500 américains (82e Airborne dans la division Daguet), 132 hélicoptères, 44 chars de combat AMX-30, 214 véhicules de l'avant blindés, 96 AMX-10RC, 13 ERC-90 sagaie, 18 canons d'artillerie... sans parler des navires de la Marine et des chasseurs Jaguar, Mirage 2000 et Mirage F1 de l'Armée de l'air. 


L'action diplomatique ayant échoué (les mots du Président Mitterrand à la télévision française sont assez forts: « Les armes vont parler. »), Tempête du désert est déclenchée le 16 janvier 1991 et consiste avant tout en une campagne de frappes aériennes qui s’étend sur 43 jours, suivie d’une offensive terrestre, du 24 au 26 février, durant laquelle les soldats français progressent vers la ville d’Al Salman afin de prendre le contrôle de l’axe "Texas". Objectif atteint en 48h, soit moins de temps que prévu sur le planning de l’état-major. 
A ce propos, le Général Norman Schwarzkopf, commandant en chef des forces alliées, déclara: « Peu de personnes savent qu'à la fin du premier jour de l'attaque terrestre, après avoir réalisé une percée fantastique, les forces françaises se trouvèrent le plus au nord, le plus à l'ouest. C'étaient elles qui avaient le plus profondément pénétré en Irak. Elles ont accompli, avec succès, les missions qui leur avaient été confiées et ce, d'une manière formidable. »

Mais je m'arrête là s'agissant du contexte diplomatico/militaire, et vous conseille ce documentaire produit par l'ECPAD:


Cocorico ! L'opération Daguet est a priori un succès: Les objectifs ont été réalisés brillamment et le nombre de victimes françaises est très faible, 10 morts, mais seulement 2 durant l'offensive. Mieux, le savoir-faire français est encore une fois internationalement reconnu... Sauf qu'en coulisses on s'inquiète. Décideurs politiques, spécialistes de la stratégie et surtout les militaires eux-mêmes ont identifié d'immenses lacunes, notamment en observant l'incroyable machine américaine. Il est alors donc temps pour les armées françaises d'affronter le tournant du 21ème siècle. Avec plus, ou moins de réussite ?

Et comme tout bon article tendant à la vulgarisation, faisons donc un Top !

NB: toutes les photos d’illustration sont issues des archives de l'ECPAD et représentatives de l'Armée française en opérations en 1991.


1 - La création COS

La France aligne bien sûr son lot de membres des forces spéciales en Irak, notamment du 1er RPIMAa et du 13e RDP. Des commandos dont les moyens seront tout à fait sous-dimensionnés. La création du COS en 1992 est une conséquence directe du déroulement de l'opération Daguet.

Selon le colonel Rosier, qui commandait alors le 1er RPIMa de Bayonne, et pendant l'opération Daguet le 1er groupement commando parachutiste (1° GCP), un groupement de 120 hommes formé autour d'un noyau dur du 1er RPIMa complété de 6 équipes CRAP (1er RHP, 2e REP, 3e et 6e RPIMa, 35e RAP), « l'expérience a prouvé que les moyens n'étaient pas à la hauteur de l'intention, en termes de capacité, d'autonomie et d'homogénéité ; le groupement engagé dans le Golfe n'a pu remplir que des missions de circonstance... »
Face à la démonstration américaine, la France réalise l'étendue de son retard en matière d'action spéciale et de renseignement (y compris satellitaire).

Forces spéciales françaises pendant la Guerre du Golfe

C'est pourquoi dès la fin du conflit, le grand chantier des forces spéciales françaises est lancé.
Le COS, ou commandement des opérations spéciales, est ainsi créé par l'arrêté du 24 juin 1992, qui précise ses missions: « planifier, coordonner et conduire les actions menées par les unités spécialement organisées, entraînées et équipées pour atteindre des objectifs militaires ou paramilitaires définis par le chef d'État-Major des armées. »

Bâti sur le modèle américain interarmées de l'USSOCOM, il n'a cessé de grandir et d'être choyé depuis, et la France peut aujourd'hui se targuer d'être l'une des seules nations a disposer d'un tel outil de forces spéciales, probablement même le plus performant au monde après les USA... quitte à le sur-employer dans les années 2010 ? 


2 - La professionnalisation

Dans la même veine, passons au sujet qui fâche les anciens, la professionnalisation des armées.
Le 22 février 1996, Jacques Chirac annonce la professionnalisation des armées françaises et déclare avoir retenu l'option d'une armée de métier. Le 28 mai 1996, il annonce l'abandon du service militaire, universel (enfin pour les hommes) et obligatoire en France depuis 1905. La loi du 28 octobre 1997 officialise les décisions.

De plus, le constat est fait que la France, comme ses voisins, disposait d’une structure de forces essentiellement dimensionnée par la menace soviétique. 

Enfin, un argument et non des moindres sur lequel mettre l'accent: durant la Guerre du Golfe, cette structure des forces héritée de la Guerre Froide montra d'énormes carences en matière de capacités de projection et de logistique. Une Guerre du Golfe où les troupes françaises engagées étaient essentiellement composées de militaires de carrière et non d'appelés.

AMX-10RC à la manoeuvre

De 1997 à 2002, les armées vont donc passer de 500 000 à 350 000 hommes. Ce mouvement ne s'arrêtera plus. Les derniers appelés, nés avant le 31 décembre 1978, quittent eux les casernes le 30 novembre 2001. 

On ne relancera pas ici le débat sur la professionnalisation, sur un éventuel déclassement stratégique, ou malaise dans la société des années 2000. On l'a vu encore récemment avec l'idée d'un service volontaire ou même d'une garde nationale, ces sujets reviennent souvent sur la table, en général pour peu de résultats effectifs.
Du reste, la professionnalisation est une transition réussie par la France, avec pour preuve en 2013 l'opération Serval, aujourd'hui montrée en modèle d'intervention militaire.


 3 - Modernisation

1991, une autre époque. On pourrait s'amuser à compter les matériels des armées retirés depuis lors: le Jaguar ou le Mirage F1 dans l'Armée de l'air, le char AMX-30 (photo en Une d'article), les portes-avions Clemenceau et Foch... 

Pendant ce temps, côté américain, on aligne du matériel bien plus moderne avec les hélicoptères Apache, chars M1A1 Abrams, ou les F-18. Même le 4x4 Hummer semble être un monstre à coté des petites Peugeot P4 françaises !

Des Jaguar de l'Armée de l'air en Arabie Saoudite

Mais si les Rafale, A400M, Tigre, FREMM, VBCI, ou même les chars Leclerc, matériels très modernes qui équipent aujourd'hui les armées françaises ne sont arrivés que dans le tournant du 21ème siècle, en 1991, ces programmes étaient déjà tous dans les cartons. Même le porte-avions Charles de Gaulle commandé en 1986 et qui n'entrera en service dans la Marine qu'en 2001.
En effet, les industriels français de l'armement étaient déjà présents sur le devant de la scène depuis des décennies, le résultat de la politique de défense du général De Gaulle. Cette fameuse indépendance stratégique française.

Au final, la France n'aura réellement raté qu'une seule marche technologique, mais une marche immense, celle des drones militaires. En 1991 en Irak, les USA faisaient déjà voler des drones Predator...


4 - Le budget

Dans la continuité de la modernisation, le budget. Tout comme la professionnalisation, c'est là un sujet de discorde, voire même plus, car c'est un combat de toutes les administrations. Depuis 25 ans, le budget de la défense a baissé de 20%. Certes la menace soviétique n'est plus là... mais les menaces globales comme le terrorisme le sont toujours, plus que jamais. Même la Russie fait un retour assez agressif sur le plan stratégique.
Certes les effectifs ont baissé et la part du budget en ressources humaines avec, mais l'arrivée de matériels hyper modernes - et leur entretien ! - consomme ces crédits.

La Gazelle eut le beau rôle, comme tueuse de chars notamment.

En "euros courants" le budget de la défense est passé de 12,2 milliards d'euros en 1990 à 31,4 milliards d'euros en 2015. Oui sauf qu'en prenant compte de l'inflation et de l’érosion monétaire, il a en réalité effectivement perdu 20 % de sa valeur. Si on ajustait, nous aurions en 1990 un budget à 39 milliards d'euros !

La méthode de calcul compte aussi: les experts estiment que la France devrait entretenir une défense à 2% de son PIB (norme OTAN), un chiffre souvent annoncé comme respecté. Sauf qu'en réalité, nous sommes autour des 1,7%. En 1980, c'était 3% du PIB.
A droite comme à gauche, des élus militent aujourd'hui pour que ce palier des 2% soit rétabli rapidement, largement appuyés par les industriels qui à chaque vote d'une nouvelle LPM, agitent la menace de l'écroulement du secteur.

Vers une inversion de la tendance ? Depuis l'année 2015 et les attentats qu'a connu la France, le Président de la République François Hollande a décidé de renforcer les moyens des armées. Une rallonge de 3,8 milliards d'euros sur la période 2016-2019 sera ainsi octroyée au Ministère de la Défense qui possède actuellement un budget annuel de 31,4 milliards d'euros. 


5 - La Guerre ?

Et pour terminer, à la lumière de tous les éléments précédents, ne serait-ce pas surtout la guerre qui a changé ? Eh bien oui... et non. 
La Guerre du Golfe, votée à l'ONU, rassemblant une immense coalition internationale écrasante de supériorité, retransmise en quasi-direct à la télévision, était peut-être finalement l'exception qui confirme la règle.
« Tempête du désert », la chute du mur de Berlin, les années 90 et leurs opérations multilatérales de la paix... ce devait être la "Fin de l'Histoire". On sait maintenant que c'est loin d'être le cas, notamment depuis le 11 septembre 2001.

La France - et elle n'est pas la seule - est engagée comme jamais. Les conflits sont peut-être asymétriques si on adopte l'angle des armées modernes, mais font encore des victimes, avec un ratio toujours plus en défaveur des populations civiles.
Le conflit syrien nous prouve en 2016  que la guerre n'a pas changé. Elle peut être totale, destructrice, barbare, et incroyablement coûteuse en vies humaines. 

Et on semble avoir redécouvert une vérité ici en France: malgré tous les satellites, drones, avions de chasse, pour faire la guerre, il faut des hommes. Y compris quand il s'agit de patrouiller dans les rues de ses propres villes. Mais ça, c'est un autre débat....

Les fameux AMX-30 furent très efficaces

2 commentaires:

  1. Vous oubliez les satellites. Durant la guerre du golfe l'armée était dépendante des photos fournies par les US.

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    1. c'est pour cela que je précise "y compris satellitaire" dans la partie sur les forces spéciales. Mais vous avez raison, cela aurait mérité un paragraphe dédié !

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