vendredi 11 mars 2016

Libye, l’enclume Barkhane... sans le marteau

Des français à Madama - Source Thomas Fessy/BBC

Sur le front de la lutte anti-terroriste, alors que de plus en plus,  l'attention se concentre sur l'Afrique du nord, le groupe Etat Islamique a établi sa base arrière libyenne et menace maintenant la Tunisie. La France, avec ses alliés, est bien consciente de la menace, mais a-t-elle les moyens de passer à l'offensive ? 

Le ministre de la Défense était présent hier sur la base aérienne 118 de Mont-de-Marsan, officiellement pour rencontrer les personnels engagés dans les opérations Barkhane au Sahel et Chammal au Levant. Des conseils de floutages inhabituellement stricts avaient d'ailleurs été donnés à la quinzaine de journalistes accrédités.
Pourquoi de telles précautions ? Cette visite avait-elle un caractère particulièrement sensible ?

Jean-Yves le Drian a ainsi pu visiter « l'Air Warfare Center » du Centre d'expertise aérienne militaire (CEAM), ou se voir présenter un modèle de siège éjectable, l'occasion de faire de l’humour pour le ministre: "Je ne vais pas l'essayer de toute façon. Moi-même, je n'ai pas envie d'être éjecté !".
Mais surtout, et c'est probablement là l'explication, il a échangé avec les membres du très célèbre escadron Normandie-Niemen... ces mêmes pilotes que l'on soupçonne d'aller chercher du renseignement au dessus de la Libye avec leurs Rafale. Il y aurait donc en France des pilotes risquant actuellement leur vie (par nature) lors de missions au dessus de territoires tenus par l'EI. Nous l'avons déjà évoqué sur ce blog.

Lire aussi sur le blog: La nouvelle guerre de Libye aurait-elle commencé ?

La Libye donc. Une situation explosive, qui même si elle a toute l'attention des occidentaux (USA, France, Royaume-Uni et Italie), commence à sérieusement déborder sur les pays frontaliers, à tel point que toute l'Afrique du nord menace d'être déstabilisée.
Une preuve de plus, s'il en fallait, avec cette semaine l’impressionnante attaque de la localité tunisienne de Ben Guerdane, près de la frontière Libyenne. Et si la Tunisie paraît la plus exposée, car la plus visée par les djihadistes, Egypte, Algérie et même le Maroc sont en alerte. Le Tchad est aussi évoqué comme une prochaine cible.


L'opération Barkhane: Enclume du Sahara

Comme vous le savez, la France, avec l'opération Barkhane et ses 3500 hommes dans cinq pays de la bande sahélo-saharienne, entend créer une zone tampon au Sahara. Cette ambition peut sembler vaine au premier abord, quand on réalise l'étendue des territoires à contrôler. C'est d'ailleurs pourquoi les militaires français reconnaissent qu'on ne rendra pas la BSS imperméable aux trafics d'armes ou mouvements de djihadistes, mais qu'avec suffisamment de moyens de surveillance (drones MALE), de rayon d'action (l'aéromobilité !), et d'opérations "coup de poing", il est envisageable de les gêner suffisamment.

Voici le tableau (Cliquez pour Agrandir)
Source CARTO/DSI Magazine

Ce surnom de l'enclume vient de l'idée que l'opération Barkhane est idéalement située pour couper toute retraite (ou même idée de retraite) aux combattants djihadistes en cas d'intervention internationale contre ces derniers au nord de la Libye. C'est principalement dans cette optique d'ailleurs qu'a été établi par l'armée française en 2015 le poste avancé de Madama à l'extrême nord du Niger: couper l'approvisionnement libyen. Dans les deux sens. En hommes ou en armes.
Et régulièrement, les parachutistes français réalisent des sauts sur la passe de Salvador, porte du désert libyen, afin d'assurer des opérations de contrôle de zones.

Crédit : DOMINIQUE FAGET / AFP
Le problème, car problème il y a, c'est que Barkhane n'est pas infaillible, et peut être contournée, comme les attaques terroristes de Bamako et Ouagadougou l'ont malheureusement prouvé. De plus, on manque actuellement de chasseurs en Afrique depuis que certain d'entre eux ont été redéployés au Proche et Moyen-Orient.

Lire aussi sur le blog: Barkhane perd ses Mirage, l'opération deviendrait-elle secondaire ?



Et le marteau ? L'Armée de l'air à court de capacités

Officiellement, et malgré la présence quasi-avérée de ses forces spéciales sur place près de Benghazi, le Chef d'Etat-Major des armées a bien rappelé la semaine dernière que la France n'agirait pas sans concertation internationale, ni demande d'assistance d'une autorité gouvernementale libyenne reconnue.

Et pour les aviateurs, ce serait presque un soulagement... Le Chef d'Etat-Major de l'Armée de l'air, le général Lanata, a en effet avoué ce mardi 8 mars lors d'une réunion avec l'association des journalistes de défense (AJD), que l'Armée de l'air était déployée actuellement à son plus haut niveau, et que pour des raisons de mission de police du ciel, de permanence de l'alerte nucléaire, et de maintenance des matériels (MCO), elle ne pouvait actuellement envoyer en opérations qu'une vingtaine d'appareils Rafale ou Mirage, ce qui est déjà le cas donc.
Pire... les pilotes sont proches du burnout ! Ils volent en OPEX près de 45h par mois, donc 90h par déploiement. Soit la moitié de leur quota annuel.


Le général Lanata l'affirme: même pour une opération courte, d'environ six mois en Libye, l'Armée de l'air mettrait deux ans à s'en remettre. Agir hors coalition n'est même pas une option.

Pour la France, reste alors la solution de l'aéronavale. Le porte-avions Charles de Gaulle, de retour du Golfe arabo-persique, vient tout juste de finir l'exercice Ramses avec la marine égyptienne, et n'est pas attendu à Toulon dans les jours qui viennent. Du temps libre en Méditerranée donc, et de quoi peut-être commencer à mettre les premiers coups de marteau.


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