vendredi 29 avril 2016

Au fait c'est quoi un "contrat du siècle" ?

Le Terrible, sous-marin nucléaire de la Marine Nationale fabriqué par DCNS

La nouvelle de la semaine, c'est cette victoire remportée par le français DCNS en Australie: un méga contrat de 34 milliards d'euros (17 reviendront réellement au français, les 50% restants concernant l'armement d'origine américaine) pour 12 sous-marins, sur une période d'un demi siècle, si l'on prend en compte le suivi.
Alors automatiquement, on a parlé ici et là de "contrat du siècle"... comme souvent en fait. Mais qu'est ce qui caractérise un contrat du siècle ???


Je tenterai ici de ne focaliser que sur le domaine de l'armement, en citant un, voire deux, exemples emblématiques. Il est évident que les domaines de l'aviation civile, des transports en général, ou de l’énergie, comportent tous leurs lots de contrats astronomiques.


1 - La symbolique


On remarquera curieusement que ce qui attire les lumières, ce sont ces matériels de défense stratégiques dit "visibles": avions de chasse, sous-marins (exemple amusant, la bête passant la majorité de sa carrière immergée), frégates, chars... plus l'instrument est gros, plus le symbole est fort. L'occasion de montrer ses muscles, ou du moins ses futurs muscles. 
Ainsi passent souvent aux oubliettes médiatiques les contrats pour les munitions, les véhicules logistiques, l’électronique ou même parfois les satellites (on ne peut pas filmer des satellites dans l'espace...), auxquels sont souvent rattachés des montants faramineux.

C'est aussi pourquoi vous entendrez le plus souvent parler de Dassault, Airbus, Nexter ou DCNS, mais très peu de Thales, MBDA, ou même du géant Safran, eux qui sont spécialisés dans ce qu'on ne voit pas au premier abord.

Au Brésil pour Dassault Aviation et son Rafale, où le marché - finalement perdu* - visait 36 chasseurs pour  4,5 milliards de dollars, on parlait également de contrat du siècle. Pourtant, avec moins de 5 milliards, nous sommes loin des records. Dans le domaine civil, Airbus réalise des chiffres autrement plus impressionnants. Le dernier en date avec l'Iran pourrait atteindre les 900 milliards d'euros (en se basant sur le prix catalogue) pour renouveler toute la flotte d'avions de ligne locale !

Il faut dire cependant qu'à l'époque, tout le monde attendait avec impatience le premier contrat export du Rafale. Les symboles, toujours les symboles...

*La France s'en tire finalement assez bien au Brésil, où elle a entre autres vendu pour 6 milliards d'euros, principalement en sous-marins Scorpène et hélicoptères Caracal.


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2 -  La rareté

Ce deuxième point pourrait être facilement lié au premier. En effet, les grands programmes d'armement, de par leur nature même, ne sont renouvelés que tous les 30 ou 40 ans. Même en cumulant la totalité des pays potentiellement clients (ce qui implique déjà des pays avec des moyens conséquents), ces grands programmes sont lancés de façon sporadique. Alors si on ajoute le critère de la concurrence diplomatico-industrielle, les chances de remporter ces "contrats du siècle" deviennent encore plus minces.

Une exception cependant: en cas de ruptures technologiques successives comme ce fut le cas pendant la Guerre Froide, les grands contrats se multiplient au fur et à mesure que les matériels de défense se retrouvent dépassés.

Il y a aussi les grandes phases nationales de renouvellement des matériels. La France en est elle-même en plein cœur, là où l'Australie entame la sienne de manière spectaculaire. 

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3 - L'export ?

Un bref passage par la case export. Et quand on parle export, difficile de ne pas penser au Rafale, encore lui.

Remontons aux années quatre-vingt dix, quand la France envisageait encore de se doter de 320 Dassault Rafale (la cible a largement baissé depuis). Parlait-on alors de "contrat du siècle" ? Non. La raison est assez simple, la France renouvelait sa flotte et c'était là une décision naturelle, obligatoire même.

Et l'on constate que jamais, lorsqu'un pays industrialisé producteur de ses propres armements se lance dans un grand programme, on n'évoque le contrat du siècle. Comme si ce contrat du siècle était avant tout une affaire de rayonnement international... qui compléterait ici le devoir inné de l'industriel d'offrir les meilleurs cartes stratégiques à la mère patrie.


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4 - Et surtout, le montant !

"Méga", "giga", "contrat du siècle"... voici les superlatifs qui reviennent le plus couramment dans les médias, généralistes comme spécialisés d'ailleurs. Mais à partir de quel montant notre contrat devient-il LE contrat ? Celui qu'il ne fallait surtout pas rater ?

Prenons l'exemple du contrat MMRCA en Inde: en 2012, Dassault Aviation remporte un "contrat du siècle" en Inde, un contrat estimé à presque 20 milliards d'euros pour 126 chasseurs Rafale. Il s'agit du programme MMRCA (Medium Multi Rôle combat aircraft).
L'histoire, vous la connaissez... la signature qui devait intervenir fin 2012 n'arrivera jamais, et l'Inde optera finalement en 2015 pour un premier lot de 36 Rafale, sur étagère. La signature devrait intervenir très prochainement cette fois, et nous connaissons depuis la semaine dernière le montant final de la transaction 7,74 milliards d'euros.

Étrangement, on ne parle plus de contrat du siècle en Inde. Et pourtant il n'y pas moindre prestige.

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Pour conclure, et par un facile exercice d'addition, on réalise qu'avec notre contrat australien, DCNS vient bien de remporter un de ces fameux "contrats du siècle". Tant par sa symbolique (un instrument stratégique, le sous-marin), que son caractère unique ("la France et l'Australie se sont mariées pour 50 ans" dit Jean-Yves Le Drian) ou que son montant extraordinaire (34 milliards, c'est plus du double des ventes d'armements annuelles en France, déjà records ces deux dernières années)... Voilà donc un titre bien acquis, qui devrait même être difficile à aller concurrencer à notre échelle de puissance moyenne !

Au final, le contrat du siècle, même si l'on se concentre le plus souvent sur le nombre de zéros, comporte tout un pannel de caractères. Une chose est sûre, il est montré en étendard par l'Etat qui le remporte, comme une preuve de son rayonnement stratégique.


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