vendredi 17 juin 2016

« Battlefield 1 » et sa Première Guerre Mondiale sans Poilus

Dès l'annonce de l'absence des français, une campagne de boycott a vu le jour sur internet

Stupeur dans le monde du jeu vidéo. « Battlefield 1 », dernier né d'une franchise de jeux de guerre, et qui traitera cette fois-ci la période 1914-1918, ne permettra pas aux joueurs de prendre en main l’armée française. Une annonce qui fait scandale mais qui s'explique de plusieurs façons.

Alors oui, aujourd'hui nous parlerons d'un jeu vidéo, car comme vous le verrez, on dépasse largement dans notre cas le cadre du simple loisir. Mais remettons nous dans le contexte.

Il y a environ un mois est annoncé via une bande-annonce tonitruante le nouveau jeu "triple A" de l'éditeur Américain Electronic Arts: Battlefield 1 (prononcé "one" pour première guerre mondiale). Et il s'agit là d'une vraie révolution. En effet, pour la première fois, une superproduction vidéoludique se penche sur la Grande Guerre de 14-18.

Pourquoi ce vide ? Eh bien parce que contrairement à la Seconde Guerre Mondiale, 14-18 n'est pas "bankable". Il n'y a pas d'ennemi nazi à combattre, pas d'Amérique à la rescousse... moins de technologie aussi.
De plus, 14-18 est pour les européens un traumatisme, une cicatrice, une guerre dont on a mis longtemps à totalement mesurer l'absurdité. Alors comme pour la Guerre du Vietnam, les éditeurs et développeurs n'ont jamais osé se lancer et aborder ce thème. On retiendra seulement le très très bon - et récompensé - jeu des français d'Ubisoft Montpellier « Soldat Inconnus, mémoires de la Grande Guerre », qui lui explorait avec intelligence, pédagogie et émotion la tragédie de la Première Guerre Mondiale.

Enfin donc, une grande série, disposant d'une véritable armée de fans, franchit le pas, en ces années de commémorations du centenaire. Et j'attendais justement d'en savoir plus afin d'analyser la grande inconnue: comment un tel jeu AAA allait-il traiter la Grande Guerre ?


La vidéo présentée cette semaine lors de l'E3 en Californie, le plus grand salon consacré aux jeux vidéo, confirme une inquiétude qui était née le mois dernier: le traitement est hollywoodien au possible, à opposer ici à réaliste/psychologique (mais ceci est assumé, il faut divertir). Pire, on ne voit nulle part trace de l'armée française, la Grande Bretagne semblant être principalement mise en avant. 


Une version alternative de la Grande Guerre, vraiment ?

Alors qu'en est il vraiment ? Le studio suédois DICE présente BF1 comme une sorte de version alternative de la guerre 14-18, soutenant bien que leur jeu ne soit « pas un jeu documentaire ». Cela n'est absolument pas choquant pour des raisons de divertissement pur.
La Première Guerre Mondiale, c'est en bonne partie une guerre de position, aux affrontements suicidaires. C'est aussi la crasse, les parasites, les maladies... Placer le joueur dans ces conditions pour une franchise comme Battlefield n'allait donc pas de soi.

Le jeu mise donc sur des batailles extrêmement dynamiques, avec des armements ou véhicules vus plutôt vers la fin du conflit, voire seulement à l'état de prototype: gaz, lance flamme, mitrailleuse, grenade.. certains modèles paraissent inédits.

Et pourtant, tout ce qui apparaît dans le jeu est authentique, a vraiment existé, et je conseille à ce titre cet excellent article paru sur le blog War Is Boring (en anglais) comparant les éléments du jeu à ceux de la réalité. Il y a vraiment de quoi être surpris en matière d'armement et de technologies !


Autre originalité, outre nos campagnes françaises (encore heureux), BF1 emmènera le joueur en Italie, et surtout au Proche Orient !
La véritable raison on s'en doute, est d'offrir de la variété dans les paysages parcourus, mais les développeurs avancent comme argument que certaines facettes de la guerre étaient trop souvent laissées de côté.

Lire aussi sur le blog: Guerre & Jeux Vidéo, le grand malentendu ? L'Histoire


Les batailles entre d'un côté l'Empire Ottoman, et de l'autre Britanniques et Arabes (avec le fameux Lawrence) demeurent en effet peu connues du grand public et étrangement absentes des livres d'histoire (pourtant les conséquences sont terribles aujourd'hui encore). Il s'agirait de ne pas négliger l'apport culturel des jeux vidéo aujourd'hui, surtout quand ces derniers touchent la quasi-totalité des 10-30 ans.

Et justement...



Jeu vidéo = Soft Power

Examinons maintenant les factions jouables en multijoueur: les forces armées d’Autriche, de Grande-Bretagne, d’Allemagne, d’Italie et des Etats-Unis seront présentes. La France donc, mais aussi la Russie sont absentes. Ni plus ni moins que les deux pays qui derrière l'Allemagne, ont perdu le plus de troupes dans cette guerre. 1 397 800 morts pour la France, 1 811 000 pour l'Empire Russe.

Et si le développeur, Dice, est suédois, c'est un éditeur américain, EA, qui est aux commandes. Il n'aura pas fallu longtemps pour que l'accusation de révisionnisme soit proférée. Le public a reproché lors de l'annonce, au mieux, aux concepteurs de manquer de culture historique et de mépriser la mémoire des soldats français et russes, au pire, de faire marcher la propagande anglo-saxonne et de nourrir la "francophobie".

Aussi surprenant cet argument soit-il, il n'est pas totalement dénué de sens à vrai dire. Le cinéma Hollywoodien a très longtemps été l'arme principale de diffusion de la culture anglo-saxonne, américaine principalement. Sauf que depuis quelques années, les sommes rapportées par le secteur du jeu vidéo ont littéralement explosé celles du cinéma, en faisant de facto un instrument de "soft power" bien plus insidieux, puisqu'en plus de s'être imposé dans votre salon, vous en faite partie intégrante en tant que joueur.
C'est une accusation qui est notamment faite à l'encontre de la série Call of Duty, jugée coupable de servir la diffusion d'une idéologie néo-conservatrice post-11 septembre.

Il nous faudrait donc déduire que la France et la Russie seraient chacune écartée du blockbuster vidéoludique pour laisser plus de place, et donc de gloire aux anglais d'une part, et aux américains qui ne sont eux entrés en guerre qu'en 1917 ?

Il est assez facile de valider, ou du moins penser comme crédible cette théorie... dans un premier temps. Depuis, et devant la fronde d'une ampleur inattendue, les concepteurs ont lâché quelques révélations.





L'armée française sera bel et bien là... et aura même un traitement de faveurs

Autant le dire, l'information ne fait pas tiquer grand monde chez les historiens, intellectuels ou représentants français (c'est sûrement mieux comme ça, on se remémorera la charge de Jean Luc Mélenchon contre le jeu Assassin's Creed qui faisait selon lui passer les révolutionnaires de 1789 pour des bouchers...).
Mais dans la communauté des joueurs, la réaction ne s'est pas faite attendre, en France comme à l'étranger ! Avec même un appel au boycott et un slogan: "NOFRENCHNOBF1" (no french no battlefield 1). Même chose en Russie.

La jeunesse qui défend le devoir de mémoire tiens donc ! Joli pied de nez !

Résumons: La France, acteur majeur de 14-18, et longtemps désignée comme Grande Gagnante par l'Histoire, ne sera pas jouable dans BF1. Elle apparaît bien évidemment dans le jeu, mais comme toile de fond... pour le moment.

Car devant les journalistes, les développeur suédois de DICE ont tenu à rassurer, et le Directeur Stratégique Julien Wera (un français !) explique: « L’armée française est présente dans la campagne solo. Pour tout ce qui est du multijoueur, l’armée française a eu un rôle tellement important dans la première guerre mondiale que nous voulions faire un traitement spécial, qui nous demandait plus de temps, ce qui fait qu’elle sera jouable, mais après le lancement du jeu, dans une extension qui sera dédiée à cette armée. »

Traduction: Après avoir présenté et sorti son jeu dans une version assez exotique de la Première Guerre Mondiale, Electronic Arts lancera dans un deuxième temps un DLC (une extension), certainement payant, TOTALEMENT consacré à l'armée française. L'occasion pour lui de faire une nouvelle promotion centrée sur nos Poilus - que nos médias généralistes, flattés, relaieront avec grand plaisir et gratuitement - et surtout d'engranger de nouvelles ventes. Avec de fortes probabilités qu'il en soit de même pour les russes ensuite.

Comme quoi, il ne fallait pas s'inquiéter ! La Grande Guerre est enfin devenue un thème comme les autres, "bankable".



2 commentaires:

  1. Il faut noter l'existence de "Verdun" : http://www.gamekult.com/jeux/test-verdun-J3050387871t.html

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  2. Oui mais reléguer au rang de simple dlc l'armée française ( quelque soit la qualité du dlc ) , c'est s'assurer que le public ne voient pas la France comme grande nation de la guerre et c'est toute une génération de jeunes joueurs qui vont ingérer ce que BF1 leur montre : A savoir, la Grande-Bretagne comme seul grande puissance de la 1ère guerre mondiale et ça cela dépasse le cadre du simple jeu donc j’exige de manière tout à fait justifié que l'armée française soit présente dans au moins une carte multijoueur dès la sortie du jeu, en dehors du Dlc ,qui a intérêt à être de qualité car l'on voit bien que cette annonce n'est là que pour calmer la polémique et la passer sous silence ;)

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