vendredi 1 juillet 2016

Ce que change le Brexit dans notre alliance avec le Royaume-Uni. Ou pas.


Une grande question se pose depuis le fameux Brexit: la relation stratégique entre la France et la Grande-Bretagne est-elle en sursis, notamment en ce qui concerne de grands programmes industriels comme le drone de combat ? Quelles conséquences pour l'Europe de la Défense ?

Que de symbolique en à peine une semaine ! Vendredi dernier, l'Europe se réveillait en apprenant le résultat du référendum britannique du 23 juin sur l'appartenance à l'Union Européenne, et découvrait avec stupeur la victoire du "Brexit".
Aujourd'hui, 1er juillet 2016, près de 12 000 personnes sont rassemblées à Thiepval, pour les commémorations du centenaire de la bataille de la Somme. Une grande partie de la famille royale britannique, le Président français François Hollande, et David Cameron, Premier Ministre démissionnaire, y sont présents...

Alors quel impact du Brexit sur la coopération stratégique entre la France et le Royaume-Uni, deux puissances longtemps adversaires ayant scellé une solide alliance depuis plus d'un siècle maintenant.

Dès les résultats, François Hollande a bien sûr tenu à rassurer sur l'avenir des collaborations en affirmant que la France continuerait à travailler avec ce "pays ami", notamment dans le domaine de la défense. De même de l'autre côté de la Manche.

En réalité il est important de savoir que si le Brexit envoie un message inquiétant, si ce n'est dramatique à l'Europe, il n'a aucune raison d'impacter les relations stratégiques entre alliés. D'une part bien sûr car le Royaume-Uni, membre permanent du Conseil de Sécurité de l'ONU, est aussi une pièce primordiale de l'Alliance Atlantique, l'OTAN.
D'autre part parce qu'avec la France, il battît depuis 2010 et les accords de Lancaster House un partenariat stratégique renforcé avec Paris. Du pur bilatéral donc.


"Il n'y a pas de menace sur FCAS" le futur drone de combat franco-britannique

Regarde t-on encore dans la même direction ?  (F.Hollande et D.Cameron lors du lancement du FCAS)
Paris où l'on considère d'ailleurs Londres comme le partenaire européen "le plus crédible". Et si l'on peut regretter le vote anglais, il ne devrait en aucun cas impacter nos projets en matière de défense, en premier lieu industriels. Lancaster House a initié deux projets d'envergure:
  • le "Futur Combat Air System" (lire ci-dessous), un drone de combat furtif qui pourrait s'intégrer parmi les forces aériennes franco-britanniques, et laisser présager du futur de l'aviation européenne;
  • le développement du missile antisurface naval léger FASGW(H)/ANL, avec l'évaluation des améliorations des missiles de croisière Scalp/Storm Shadow et une feuille de route commune pour les technologies de défense aérienne à courte portée. "La coopération dans ce secteur industriel servira de test pour des initiatives dans d’autres secteurs industriels."


Les grands industriels français et britanniques sont impliqués dans ces collaborations, comme Dassault Aviation, BAE Systems, Thales, Safran, MBDA... soutenus par les deux Etats à grand renfort de financements.
Aussi on assure du côté du Ministère français de la Défense, qu'il n'y pas de menace sur le projet phare, le FCAS.

Mais il fallait bien évidemment une voix dissonante. Et elle est venue de chez Airbus Group, exemple de coopération européenne s'il en est.
Pour le responsable de la stratégie d'Airbus Group, Marwan Lahoud, une sortie du Royaume-Uni de l'UE marquerait "la fin" de l'ambition de construire une politique de défense européenne. Et de remettre en cause l'existence même de ses implantations en Grande Bretagne si jamais les conséquences du Brexit étaient trop handicapantes.
Rappelons à titre d'exemple que la Grande Bretagne fait partie intégrante du programme A400M.


Comment gérer la force expéditionnaire commune ?


L'autre volet des accords de Lancaster House, c'est la coopération militaire. Paris souhaite notamment promouvoir avec son allié le concept de force conjointe d'intervention, une force qui devrait normalement être opérationnelle d'ici cet automne. On se rappellera en particulier l'exercice de très grande envergure Griffin Strike qui vient de se dérouler.



Cette force commune a été pensée pour une raison simple citée plus haut: le Royaume-Uni est le partenaire militaire européen le plus crédible. Avant l'Italie, loin devant l'Allemagne. Le seul allié sur le continent - car oui, il quitte l'UE, mais pas l'Europe ! - à pouvoir déployer les mêmes moyens et volumes que la France, avec de plus, ses particularités, drones armés et hélicoptères lourds par exemple.
N'oublions pas non plus que la Royal Navy construit deux portes-avions qui seront opérationnels au début de la prochaine décennie... Là où la Marine Nationale, qui n'en possède qu'un, va devoir bientôt s'en passer pendant 18 mois pour cause de "révision".

Pas de marche arrière possible, ni souhaitable donc. Cependant il faudra désormais réfléchir à une question: avec une Grande Bretagne hors UE, quel sera l’étendard de notre force commune, qui, si sa base juridique est un traité bilatéral, portait très fortement la marque "Europe".
Reste donc crédibles les cadres d’intervention suivant en cas de conflit: bilatéral, OTAN, ONU... mais en aucun cas UE ?

Tout dépendra de l'évolution de l'Europe de la Défense et du partenariat stratégique que veut engager le Royaume-Uni avec elle.


Une Europe de la Défense qui peut désormais avancer. En théorie.

Certains voient dans le Brexit une chance pour l'Europe de la Défense, dont les britanniques n'ont jamais voulu. La question d'un Etat Major européen pourrait notamment avancer rapidement.
L'Europe de la Défense semble être une utopie remontant aux années 50, qui a toujours fait face à des blocages souverainistes, et ce malgré une situation stratégique du continent décadente. La crise des budgets rend pourtant une mutualisation des moyens plus que nécessaires et on demande déjà à Bruxelles l'élaboration d'un véritable Livre Blanc européen.

Mais attention, il s'agirait de ne pas tomber dans la caricature, celle où le chat n'est plus là et les souris dansent. L'Europe de la Défense n'ira pas plus loin que le faible chemin qu'elle a parcouru en un demi-siècle sans unité politique. Or nous avons des aspirations différentes entre l'est et l'ouest, le nord et le sud de l'Union...

C'est pourquoi la France, désormais LA puissance militaire incontestable de l'Union Européenne (aux yeux des américains, nous devenons de facto l'interlocuteur privilégié), propose par la voix de François Hollande une UE en mesure "d'assurer d'abord sa protection, sa sécurité, sa défense". On ne parle pas ici d'interventions dans des pays lointains, mais bien de défense du continent. Les premiers dangers étant le terrorisme et l'immigration (déterminants dans le Brexit).
Des arguments sécuritaires - donc rassembleurs - qui s'éloignent de l'idéologie presque humanitaire de la PSDC, la politique de sécurité et de défense commune;

La France se lance donc dans un audacieux double jeu, chérissant sa relation avec l'allié britannique, tout en se plaçant en leader d'une défense européenne relancée.
On compte ainsi à Paris accélérer les dossiers jadis bloqués par le veto britannique, comme le financement des coûts communs des opérations militaires de l'UE (mécanisme Athéna), augmenter le budget de l'Agence de la défense européenne (AED), ce qui ne serait pas une mauvaise idée au moment de réfléchir aux programmes d'armement de demain. "Wait and see" ...

Lire aussi sur le blog: La Grande Bretagne de retour dans le "Game" ?



Attention tout de même, car en perdant les capacités militaires de la Grande Bretagne, l'Union perd des moyens, navals notamment, qui ont compté et comptent encore dans des opérations importantes comme Atalante (lutte contre la piraterie dans le Golfe d'Aden), ou Sophia qui fait respecter l'embargo sur les armes imposé à la Libye.
On n'imagine cependant pas les britanniques retirer du jour au lendemain leurs moyens, et ils devraient même rester à l'avenir un partenaire militaire fiable de l'Union.


Au final, Brexit ou pas, le schéma paraît inchangé, avec une Europe globalement sur la défensive - le repli ? - et pleine de carences à combler sur le long terme, et des puissances militaires majeures, France et Grande Bretagne, qui dans le souci d'exister sur la scène géo-stratégique mondiale, tendent vers un interventionnisme prononcé.


D'autres photos de l'exercice Griffin Strike (sources Mindef et UK MoD)




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