vendredi 19 août 2016

Uzbin, ou le jour qui fit entrer l'Armée de Terre dans le XXIème siècle

Des soldats français en Afghanistan (avant 2010).

Nous commémorons cette semaine un triste anniversaire, les huit ans d'un jour tragique en Afghanistan. En effet, le 18 août 2008, dix soldats français perdaient la vie lors de l'embuscade d'Uzbin, face aux talibans. Une catastrophe qui mettra en exergue le manque de préparation de l'Armée de terre. 

L'embuscade d'Uzbin est LE drame de l'histoire récente de l'armée française. Le douloureux retour à la réalité où l'on redécouvre ce qu'est la guerre, celle où l'on perd des hommes. Une armée française qui s'était peut-être habituée à la basse intensité des OMP onusiennes... elle qui était pourtant en Afghanistan depuis 2001.

La patrouille d'environ 300 hommes qui se lance en vallée d'Uzbin à 70 km de Kaboul le 18 août 2008 appartient à la Force internationale d'assistance et de sécurité (FIAS, ou ISAF) et est composée de soldats français, afghans et américains. Mais principalement des français, du 8ème RPIMa de Castres.

L'embuscade des talibans, violente, aura pour résultat un lourd bilan humain: 10 soldats français et un interprète afghan meurent dans les premières minutes, 21 soldats français et 2 afghans seront blessés. Chez l'adversaire, les pertes sont estimées à une quarantaine de combattants. Sans parler des dizaines de victimes civiles après les contre-offensives...
Les pertes pour l'armée française lors de l'embuscade d'Uzbin sont les plus élevées depuis l'attentat du Drakkar en 1983 à Beyrouth (58 morts français), et l'onde de choc est immense au pays (ce n'est qu'à partir de là que les médias vont "compter" les morts français, et l'opinion entamer son retournement).


S'agissant du déroulement de la bataille, je ne saurais que trop conseiller le documentaire poignant "L'embuscade" produit pour France 2 et l'émission Infrarouge en 2014:



On semblait alors découvrir que notre armée arpentait les montagnes sous équipée, mal préparée, et surtout sans soutien suffisant en cas d'imprévu. Pas de reconnaissance aérienne via un drone ou un hélicoptère, des véhicules blindés qui ne tiennent pas le choc, ou des secours qui tardent à intervenir.

Je me permettrai ici de citer un blog militaire qui réagissait dans une colère presque froide, quelques jours après la tragédie:
« Il est une ancienne et très dommageable tradition de l'armée française : celle de croire, ou de feindre de croire, que les qualités de courage et d'allant suppléent à tout ; à l'entraînement insuffisant, au mauvais matériel, à la doctrine inadaptée, à l'absence de stratégie, au commandement incompétent.
Cette tradition est très confortable pour les états-majors et les politiciens : elle ménage les budgets et ne fatigue pas trop les cerveaux. Elle se paye au prix du sang, mais c'est celui du troufion de base, alors est-ce si grave ? »

Ce problème, l'armée américaine, toute puissante soit-elle, l'a elle aussi connu en 2004 pendant son occupation de l'Irak. Un an en effet après avoir fait facilement (ou du moins plus que prévu) tomber le régime de Saddam Hussein, la naissance d'une résistance structurée incarnée lors de la première bataille de Falloujah fit prendre conscience à l'US Army notamment que ses hommes n'étaient plus assez protégés.
C'était le début de l'ère des conflits asymétriques du XXIème siècle, avec ses embuscades, ses snipers, et surtout ses IED (engins explosifs improvisés en Fr). Et c'est ainsi que les armées occidentales - celles présentent en Irak surtout - opérèrent une rapide adaptation technologique, en particulier concernant les protections individuelles et le sur-blindage des véhicules.

Sur le blog: 25 ans après l'Opération Daguet, 5 choses qui ont changé


Si je citais cet hiver la Guerre du Golfe de 1991 comme un tournant technologique et stratégique pour l'ensemble des forces françaises, l'embuscade d'Uzbin marque pour moi assurément celui de ce début de siècle. Il aura néanmoins fallu 10 morts... le choc, et les questions.


L'Armée de Terre muscle enfin ses moyens




Dans la foulée, le Président Nicolas Sarkozy prendra la décision de drastiquement renforcer les moyens humains et matériels français. C'est ainsi que seront déployés pour la première fois les hélicoptères de combat Tigre, les blindés transports de troupe VBCI, ou encore les 4x4 Aravis en ouverture de convoi, car spécialement conçu pour résister aux IED.

Pour les drones en revanche.. on repassera. Il faudra faire avec nos vieux systèmes SDTI.

Aussi, côté infanterie, le port de gilets modernes (type CIRAS) sera généralisé après Uzbin, tout comme l'emploi de lance-missiles anti-char contre les insurgés. Des systèmes américains "tir et oublie" Javelin seront même commandés sur étagère.

Le VBCI, assorti d'un kit anti-RPG. EMA

VBCI. EMA
"Sur étagère" et en "Urgence Opérations". C'est bien ce qui caractérisera la dernière phase (2009-2014) de l'opération française en Afghanistan. Entre 2009 et 2014, l'Armée de terre aura été, petit à petit, largement modernisée. Ou plutôt mise au niveau des standards occidentaux. Des équipements jusqu'alors réservés aux forces spéciales intégreront notamment les unités conventionnelles, et seront surtout déployés au plus vite sur les théâtres.
Et tout cela dans un grand exercice d'improvisation, où les fameux achats sur étagères supplanteront les plans prévus de long terme (sytème FELIN hum !).


Une politique à réaction, et totalement contradictoire

Aujourd'hui, en scrutant le déroulement des opérations extérieures françaises, au Sahel principalement, on arrive à la conclusion que les enseignements d'Uzbin ont été tirés, et que nos soldats accomplissent leur mission dans de biens meilleures conditions. L'arrivée des drones MALE Reaper dans l'Armée de l'air apporte par exemple une grande sérénité aux patrouilles terrestres.
Toutefois, il suffit d'un rien pour que l'on se relâche - ainsi va la guerre - comme en témoigne la recrudescence d'attaques armées au Mali, un théâtre que l'on pensait quasiment pacifié après l’intervention de 2013.

Sur le blog: Mort de trois soldats français au Mali. Mais où est donc le blindage ?



Mais tout ceci, au final, sonne faux. Si oui, pendant un temps, on a en France accéléré la modernisation des armées et adapté ces dernières aux conflits d'aujourd'hui, nous n'avons fait que procéder par réactions, en appliquant des pansements. 
Un exemple; une partie des blindés français VAB et VBL ont été modernisés vers des versions TOP (pour tourelle télé-opérée) permettant aux hommes qui les occupent de tirer sans s'exposer. Une petite partie du parc seulement, qui est donc fatalement suremployée depuis... Cela en attendant les premières livraisons des véhicules très modernes - et enfin adaptés - du programme SCORPION qui débuteront avant 2020 si tout va bien.

Tout comme il est encore courant que les hommes doivent se fournir personnellement dans le commerce pour ce qui est des GPS ou des chaussures de marche (non réglementaires bien sûr). Tout ceci est connu, et souvent dénoncé.

Un (rare) VBL TOP français au Mali cet été 2016 - EMA

Ce qui nous amène au cœur du problème. Nous avons réagi oui, mais en se servant de l'arbre qui cache la forêt. Une forêt constituée de matériels hors d'âge, fruit d'une baisse continue des budgets de défense depuis les années 1990. Une véritable chute en terme de moyens et d'effectifs qui handicape les trois armées.
Et c'est là tout le paradoxe ! Alors que dans la suite de l'embuscade d'Uzbin, l'Elysée décidait le renforcement de l'engagement français en Afghanistan, on confirmait tout juste à Paris un Livre Blanc de la Défense et de la Sécurité (juillet 2008 de mémoire), puis une Loi de Programmation Militaire, qui portaient des coups très importants aux budgets et moyens militaires français, en particulier dans l'Armée de terre. 
Le Livre Blanc de 2013 et la LPM de 2014, si ils limiteront la casse, continueront en grande partie sur cette voie aux allures funestes... avec comme Epée de Damoclès le déclassement stratégique tant redouté.

Le vrai inversement de tendance donc, sera intervenu avec la vague d'attaques terroristes qui touche actuellement la France, et non avec l'élection d'un nouveau Président. A l'origine encore, des victimes. Et civiles cette fois-ci.

Cette rapide démonstration avait pour simple but de démontrer que, quel que soit le courage et la valeur des hommes, nos opérations militaires ne doivent en aucun cas être prises à la légère par les décideurs, que ceux-ci se trouvent en Etat Major, à l'Elysée.. ou à Bercy. Les hommes d'Uzbin ont payé de leur vie pour nous l'enseigner.
Une leçon que nous ferions bien de nous remémorer en ces heures où nous demandons à nos militaires, au bord de la rupture, de protéger nos rues, nos lieux de culte, nos gares... nos plages.


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