42 000 hectares parcourus, dont 38 000 pour le seul incendie de Gironde, 240 habitations détruites, 3 300 pompiers engagés, ainsi que 24 moyens aériens. Mais encore, outre les services de sécurité (Police, Gendarmerie soit 1 200 personnels) et de santé, 1 500 militaires dont des moyens lourds du génie, un drone MQ-9 Reaper, et bien sûr, ce fameux A400M. Cette démesure suffit à elle-même pour retranscrire la dimension historique de ce méga-feu, un terme désormais entrée dans le commun de notre actualité à l'heure de changement climatique. Une opération dantesque qui n'aura malheureusement pas été avare en dysfonctionnements informationnels…
Ci-dessus : première intervention de l'A400M avec son kit de largage - ministère des Armées.
A J+13, le méga-feu de Gironde, dit "de Saumos" (sa commune de départ le 22 juillet), est officiellement fixé. Et l'entièreté des évacués a été autorisée regagner leur logis. Enfin. Gageons que grâce à la lutte acharnée des moyens massifs engagés, français comme étrangers, le pire est désormais derrière nous, en particulier pour les 220 000 personnes qui ont été touchées d'une façon ou d'une autre par le sinistre, sans même parler des millions d'autres qui ont subi le passage des fumées dans le Département et une grande partie du territoire national.
Quatre ans à peine après le traumatisme des méga-feux de La Teste et Landiras, rendons évidemment hommage aux sapeur-pompiers venus de partout en France et en Europe (mécanisme RescUE), dont 330 ont été blessés, ainsi qu'aux pilotes de la Sécurité Civile, de l'armée de l'Air, des forces étrangères (Allemagne, Pologne, Slovaquie, Republique Tchèque, Suisse, et même Ukraine), ou encore d'entreprises privées arrivées de Suède, de Turquie, d'Afrique du Sud, ou d'Australie.
Comment oublier aussi, outre les services de l'Etat, la société civile mobilisée comme jamais: ce sont les agriculteurs, et tous les bénévoles qui ont joué un rôle essentiel dans cette crise, que ce soit sur la zone d'intervention, dans les salles d'accueil pour évacués bien au delà de Bordeaux, ou jusque dans les refuges pour animaux.
Intégrés à cette incroyable mobilisation, et l'incendie de Gironde étant rapidement devenu un énième symbole de cette planète en sruchauffe, ce sont également au plus fort de la crise une trentaine de médias du monde entier (et probablement bien davantage par la suite, une fois qu'une multitude de micro-médias avait pu rejoindre la zone) qui a investi la zone de feu. Une couverture qui aurait dû être synonyme de traitement correcte de l'événement. Cela n'a pas vraiment été le cas.
Moyens aériens : polémiques et A400M Circus
Pour nous qui avons suivi de près l'intervention sur les méga-feux régionaux de l'été 2022, la problématique de la modernisation de la flotte d'avions bombardiers d'eau de la Sécurité Civile est bien connue.
En quatre ans, nous avons ainsi vu se développer la proposition d'Airbus concernant le kit de largage pour l'A400M. Nous avons vu les maigres progrès de DHC au Canada, qui n'arrivera finalement -et malgré les commandes- à relancer la production (un grand mot quand on sait à quel point ces assemblages sont faits de façon artisanale) de Canadair qu'en cette fin d'année, pour des livraisons à l'Europe bien tardives, et au compte goutte. Nous avons vu des entreprises comme Hynaero (celle-ci ayant été fondée à Bordeaux avant déménager à Istres) ou Kepplair Evolution et Positive Aviation (à Toulouse, tous les deux pour une modification d'un ATR-72) proposer leur solution nationale, sans qu'à ce jour, ni le politique, ni les investisseurs privés, ne s'engagent à les financer. L'absence de rentabilité sur un si petit marché continue en effet de dicter sa loi. Il faudra pourtant bien que nous, européens, nous décidions à prendre notre destin en main sur ce sujet.
De cette polémique a découlé une ubuesque séquence "A400M", alors que le seul kit de largage (pour 20 tonnes de produit retardant) disponible était encore en phase de qualification dans l'armée de l'Air et de l'Espace. Sous la pression politico-médiatique (venant de tout bord), le Président de la République demande au Premier Ministre d'accélérer le processus et de mettre à disposition l'appareil dès le samedi 25 juillet. Une intervention -depuis Istres, le pélicandrome de Bordeaux ne pouvant assurer son rechargement en retardant- suivie et commentée en direct par l'ensemble des médias nationaux d'information continue, et par une partie du grand public puisque le plan de vol de l'avion était disponible sur les applications de suivi du trafic aérien.
Une intervention qui, sans la moindre surprise, n'aura pas réellement changé la donne opérationnelle, mais aura constitué un affichage pour le politique et l'industrielle. La fameuse "première mondiale" reprise par les médias du monde entier, pendant que, naturellement, en France, l'action était finalement jugée bien inutile par les mêmes qui la réclamaient trois jours plus tôt. L'idole A400M était déjà brulée.
Plus concrètement, l'Airbus A400M, qui a largué samedi et lundi seulement, aura possiblement causé plus de tracas que de solutions, une bonne partie des observateurs signifiant que la manœuvre était non seulement dangereuse pour l'appareil et son équipage, mais également pour tout le dispositif aérien, très concentré dans la zone (visiblement de réels problèmes de coordination -ou de déconfliction dirait-on sur un théâtre de guerre- entre l'armée de l'Air et la Sécurité Civile). Néanmoins, des kits devraient bien être commandés par l'Etat à court terme.
Il n'en demeure pas moins en effet que l'opération s'inscrit comme le plus grand déploiement de moyens aériens d'intervention de l'histoire en France, durant lequel le grand public se sera découvert un petit favori: le Air Tractor AT-802 utilisé par des entreprises privés, véritable bête de somme. Une vraie prouesse à saluer, quand on constate par ailleurs (en Grèce malheureusement ce dimanche 2 août) la complexité, et donc le risque engendré, d'un tel exercice.
Enfin, nous noterons quelques couacs de communication du coté de la Sécurité Civile (responsables, pilotes, ou syndicats) avec notamment des déclarations contradictoires concernant la prestation fournie par Sabena Technics sur la maintenance des Canadair, ou la volonté de se doter de capacités d'intervention nocturnes…
Donnée satellitaire open source… et déficit d'analyse
Un autre volet qui aura dû attirer l'attention durant la crise concerne lui l'accès aux données spatiales. En quelques jours, les médias et le grand public se sont en effet appropriés des outils de surveillance, non seulement de la météo, mais aussi et surtout des feux de forêt utilisant des sources ouvertes. Le premier de ces outils est le FIRMS (Fire Information for Resource Management System) de la NASA, mais nous pourrons aussi citer EFFIS (European Forest Fire Information System), Windy (pour l'évolution des vents), ou plus simplement Google Maps et son option de surveillance des catastrophes (capture ci dessous).
Cet accès aux ressources de grandes agences publiques est précieux, comme en témoigne l'émergence aussi rapide que massive d'applications grand public mises à disposition par des anonymes doués en informatique ou en utilisation de l'IA (avec parfois ses erreurs grossières de cartographie) dès les premières heures de la catastrophe.
Le problème ne vient cependant pas de la disponibilité de cette information brute, mais de son traitement. Rappelons d'ailleurs que cet accès à la donnée n'est garanti que par le soutien des Etats à la science et leur volonté de transparence, ces deux éléments étant aujourd'hui remis en cause par l'administration Trump, qui va par exemple, pour des raisons stratégiques, jusqu'à faire pression ces derniers jours sur l'Union Européenne pour qu'elle retarde la publication des données satellitaires du programme Copernicus.
Mais sans compétences analytiques bien spécifiques, il n'aura pas fallu attendre bien longtemps avant qu'une multitude de pages Facebook abreuve directement, ou par le biais de leurs inscrits, les fils d'actualité en images satellites censées montrer l'évolution du sinistre heure par heure, avec pour résultat une dangereuse quantité d'interprétations divergentes. Cela fut vrai en particulier pour la détection des "points chauds" par la NASA, systématiquement assimilée par les internautes à de feux en activité. Or, ces mêmes internautes étaient souvent des riverains des communes touchés, connaissant à la perfection chaque route, parcelle, lotissement…et étaient donc de ce fait facilement sujet à la panique face ces cartes livrées à l'état brute, sans le traitement approprié.
L'expertise en la matière demeurant déjà une denrée rare dans le monde professionnel, y compris militaire, on pardonnera volontiers cette découverte "à la dure" de l'imagerie satellitaire. L'amateurisme est en revanche moins pardonnable lorsqu'il s'agit de rédactions de grands médias parisiens, qui sont pourtant désormais habituées à mettre de l'image satellite partout, jusqu'à l'outrance… et devraient avoir acquis un minimum de maîtrise s'agissant de l'ensemble de ces outils plus précis (FIRMS compris) depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine et l'explosion de la pratique de l'OSINT (Open Source Intelligence) pour le suivi des conflits armés.
"Bordeaux brûle-t-elle ?" - Une information qui déraille
Passons donc sur l'effet -recherché ?- aussi anxiogène qu'irritant qu'aura provoqué le traitement parisien de la crise vis à vis des populations concernées, les questions sur une très hypothétique évacuation de Bordeaux (ces flammes "aux portes de Bordeaux" quand elles étaient à 15 kilomètres de sa banlieue extra-rocade) étant revenues obstinément sur les chaines de télévision.
Le comportement erratique du méga-feu aura eu pour autre conséquence de faire découvrir à une partie du pays, certains spécialistes de la défense compris, l'incroyable concentration de sites stratégiques dans l'agglomération bordelaise et sa proche géographie (l'objet initial de la création de ce blog en 2013, on le rappelle !), comme le montre cette infographie du journal Sud Ouest, ci dessous :
Le moment de rappeler que tous ces sites ont fait l'objet de mesure de protection (mise à l'abri de matériels, aménagement de coupe-feux grâce à des moyens civils et militaires du génie…) dès le troisième jour de la crise, sans parler du fait qu'une bonne partie d'entre eux se trouvent dans des zones largement artificialisées, relativement loin des vastes parcelles de pins maritimes qui étaient consumées.
Finalement la zone liée à la défense la plus touchée aura été l'ouest du camp de Souge, emprise militaire des forces spéciales où la sécurité aura malheureusement eu à faire à l'intrusion des équipes de journalistes de certains médias français, si l'on en croit les avertissements très ciblés des sapeur-pompiers en conférence de presse.
L'ensemble de cette séquence médiatique, parfois déplorable, aura donc montré deux choses :
- le problème général touchant à l'OSINT, qui est une source dont on ne peut se satisfaire sans l'apport complémentaire de remontées de terrain. Autrement dit, ce n'est pas en consultant des cartes et des images satellites depuis un bureau que l'on peut livrer une analyse cohérente des risques à une audience aussi large que celle offerte par la télévision ou les réseaux sociaux. Voir ainsi des experts multiplier les approximations géographiques au sujet d'une agglomération majeure du pays a quelque chose de tragicomique… ou simplement révoltant. De quoi se poser bien des questions quant au traitement quotidien de conflits qui se déroulent à plusieurs milliers de kilomètres;
- deuxièmement, et toujours concernant l'importance d'une connaissance de terrain, rarement en France une dissonance aussi importante n'aura pu être constatée par les habitants d'un territoire entre la réalité des événements et le compte rendu qui en était fait dans les médias nationaux, quand bien même ces derniers disposaient d'équipes dans la zone d'intervention. Finalement, pour disposer de sources fiables et détaillées, on aura, et de loin, préféré les sources locales, à commencer par la si précieuse presse régionale. Et du côté des sources ouvertes (sous entendu gratuites et libres d'accès), les pages Facebook des communes concernées, ainsi que d'innombrables groupes sur ce même réseau social, où dans un bel élan de solidarité, chacun a pu rapporter des données "tactiques" extrêmement précises, tant pour aider que surtout, pour rassurer. Une parenthèse qui semble toutefois s'être refermée depuis, Facebook (tout comme X) ayant retrouvé un parfum plus trivial et… trop souvent complotiste !