vendredi 21 juillet 2017

Circulez, il n'y a rien à voir. Résumé d'une folle semaine dans la Défense


La Défense Nationale vient de vivre l'une de ses plus folles semaines sous la Vème République, dont le point d'orgue aura été la démission du Chef d'Etat Major des Armées, le général Pierre de Villiers. Retour sur une séquence qui aura déchaîné les passions, et pas de la manière la plus constructive malheureusement...

A l'image: jeudi 20 juillet à Istres, Emmanuel Macron (en tenue), le général Lecointre (au centre) nouveau CEMA, et la Ministre Florence Parly.
Tentons également d'égayer ce post avec quelques caricatures parues dans la presse ces jours-ci. Pour le coup, le sujet des équipements revient comme un véritable marronnier.


Ce billet de vulgarisation dont le but est de résumer les événements des dix derniers jours, sera ponctué de quelques liens. En effet, il y a beaucoup à lire (et à dire) parmi les nombreuses publications qui ont fleuri sur les blogs et dans la presse.


Après la lune de miel, déjà le divorce ? Revenons il y a dix jours donc. Gérald Darmanin, ministre de l'Action et des Comptes Publics, lance l'offensive. Ça va mal du côté du déficit public et 7 milliards doivent être économisés cette année pour rester sous le seuil des 3%. 7 milliards... dont 850 millions que l'on demande à la défense. La facture la plus salée est pour le Ministère des Armées, qui de surcroît est sous la menace d'un gel de 1,9 milliards d'euros.
Ces millions correspondent au surcoût des OPEX (normalement budgétées à hauteur de 450 millions) et devaient logiquement être assumées en interministériel.

Comme d’habitude dira-t-on, Bercy s'en prend aux armées. Et comme d'habitude, la communauté de la défense se mobilise dans les médias. On sent cependant que cette fois, le ton est plus vif comme en témoigne ce billet du colonel Goya "Merci Bercy", ou cet article pour le moins agressif paru sur Atlantico. Extrait: "Faut-il supprimer Bercy? Question, donc: Bercy joue-t-elle le rôle de la cinquième colonne, abaissant systématiquement les moyens de la Défense pour affaiblir le pays dans la perspective d'un conflit? Au vu des arbitrages rendus depuis plusieurs années, la question mérite d'être posée."

Il faut dire, peut-être, que personne ne s'attendait à ce qu'après des attentats si meurtriers sur le sol français, et des engagements opérationnels intenses de nos armées, la question budgétaire revienne sur la table. Rappelez vous, la dernière fois c'était en 2013, quand fut braqué face aux exigences de Bercy (et son fameux "plan Z") l'argument du "déclassement stratégique" qui nous menaçait. Jean-Yves Le Drian avait alors su obtenir en sa faveur l'arbitrage de François Hollande, président martial.

A ce stade, Gérald Darmanin devient l'ennemi public numéro 1 mais on se rassure en attendant l'arbitrage présidentiel qui pourrait tomber pile pour le 14 juillet. Quoi de plus propice ?


Le 13 juillet, le CEMA Pierre de Villiers, en poste depuis 2014, est auditionné par la - nouvelle - commission de la défense nationale et des forces armées de l'Assemblée Nationale, toute fraîchement constituée. C'est là que la crise va prendre un nouveau tournant.

Personne n'a pu passer à côté de LA petite phrase: "Je ne me ferai pas b..... par Bercy !". On comprend bien l'humeur du CEMA, qui doit déjà faire face à des problème structurels profonds. A partir de là les choses vont s'enchaîner, et pas dans le bon sens.

Le Président de la République est alors occupé à recevoir Angela Merkel (avec qui il parle défense européenne et annonce des travaux sur un avion de combat du futur), puis surtout Donald Trump, invité d'honneur du défilé du 14 juillet.

Tout cela mobilise l'attention des médias, et dans la communauté défense, on attend impatiemment  la traditionnelle réception du soir à l'hôtel de Brienne, où Emmanuel Macron tiendra un discours aux armées.
Mauvaise surprise, alors qu'on était habitué à un François Hollande arbitrant systématiquement en faveur des militaires, Emmanuel "Jupiter" Macron n'apprécie guère le ton du Chef d'Etat Major des Armées, et le fait savoir. Sèchement, devant audience: "Il ne m’a pas échappé que ces derniers jours ont été marqués par de nombreux débats sur le budget de la Défense. Je considère, pour ma part, qu’il n’est pas digne d’étaler certains débats sur la place publique. J’ai pris des engagements. Je suis votre chef. Les engagements que je prends devant nos concitoyens et devant les armées, je sais les tenir. Et je n’ai à cet égard besoin de nulle pression et de nul commentaire".



Le ton est dur, voire même inélégant. Le Président de la République, qui avait réalisé un sans faute auprès des militaires depuis son investiture, se pose là en véritable paratonnerre de son ministre des comptes publics (une pratique managériale n'est ce pas ?). Dans la communauté défense, c'est la fronde. Le Président a manqué de respect au CEMA devant ses hommes, on parle d'autoritarisme. 

Le défilé se passe comme prévu, Donald Trump est lui ravi.

Le soir même, et c'est peut-être là selon moi que tout bascule vraiment, le général de Villiers publie une lettre ouverte sur Facebook (une habitude chez lui), qu'il conclut de la sorte: « Parce que la confiance expose, il faut de la lucidité. Méfiez-vous de la confiance aveugle; qu’on vous l’accorde ou que vous l’accordiez. Elle est marquée du sceau de la facilité », écrit ainsi le général de Villiers.
Parce que tout le monde a ses insuffisances, personne ne mérite d’être aveuglément suivi, la confiance est une vertu vivante (...). Elle doit être nourrie jour après jour, pour faire naître l’obéissance active, là où l’adhésion l’emporte sur la contrainte. »


Subtilité bonjour ! D'autant plus que dans la foulée, le devoir de réserve (nous allons y revenir) va largement être mis à mal, notamment par le biais des community managers de l'EMA ou en régiment. Tout le week-end, des posts comme celui-ci sur Twitter (ci-dessous) vont fleurir sur les réseaux. Ici, une référence directe au Président, hélitreuillé quelques jours plus tôt par la Marine sur un SNLE.


Ma question est la suivante: était-ce bien nécessaire ? Car si ce "buzz" reste encore cantonné à la communauté défense, qui comprend tout de même militaires, industriels, presse spécialisée et diverses blogueurs ou experts de plateau TV, le débat est ultra passionné, et l'incendie attisé.

Où est le mal me direz-vous ? Il est bien normal de défendre l'institution, les intérêts de la Défense National au sens large. J'en suis le premier convaincu. Cependant, on a à ce stade perdu de vue le débat de fond.

La démission du CEMA mercredi finira d'attirer l'attention, des élus notamment. La majorité chez ces derniers se rangera derrière le général de Villiers, y compris au sein d'un parti LREM qui cherche encore ses marques. C'est bien la première crise du mandat d'Emmanuel Macron.

La fronde est plus alors passionnée que jamais, ce qui n'est jamais bon.

La ministre Florence Parly va par exemple en prendre pour son grade, avec des interpellations sur son utilité, et remarque parfois sexistes bien mal placées... Celle-ci doit alors se demander dans quel pétrin elle a bien pu mettre les pieds. L'héritage de Jean-Yves Le Drian paraît bien difficile à assumer.

D'autre part des critiques seront notamment adressées aux industriels, coupables selon certains de ponctionner des fonds qui pourraient revenir aux militaires sur le terrain. Un non sens bien sûr, tant les matériels font partie intégrante des missions des armées. La BITD française contribue avant tout à l'exercice de la souveraineté, le commerce des armements, l'export, arrivent en complément.

Et les citoyens français ? Qu'en pensent-ils ? Forte de ses 80% de soutien chez les français, l'armée peut-elle compter sur l'opinion publique pour la défendre face à l'exécutif ? Rien n'est moins sûr, de rapides enquêtes démontrent que dès qu'il s'agit de budget, les corporatismes refont surface. Des milliards pour la défense ? Et pourquoi pas pour l'Education, la justice, les hôpitaux ? Les militaires ne peuvent descendre dans la rue, et au cœur de l'été, personne ne semble prêt à le faire en leur nom.


Bien heureusement, quelque uns vont s'évertuer à tenter de ramener les questions de fond en première ligne. Lire par exemple ces excellents papiers sur les blogs Mars Attaque et Guerre et Influences. On y rappelle notamment que la question du budget doit fondamentalement tourner autour de l'adéquation entre les moyens et la mission, ou encore que la sortie de général de Villiers est intelligente en ce qu'elle pose le CEMA en martyr, et va attirer l’œil de médias sur ces questions de fond justement, au prix de son sacrifice.

Aussi, est posée la problématique du devoir de réserve, par Jean Marc Tanguy sur Le Mamouth, ou chez mon camarade du Fauteuil de Colbert. Parler en commission parlementaire, comme l'a fait le CEMA est-il encore possible ? Une vraie question.
Je ne peux toutefois m'empêcher de penser que de nos jours, tout est amené a fuiter. Ce sont des élus qui ont retranscrit dans la presse et sur les réseaux sociaux la fameuse tirade du CEMA en commission de la défense. Celui-ci ne pouvait décemment pas ignorer que ses propos ne resteraient pas entre les murs de l'Assemblée. Il y a durant cette folle semaine un véritable exercice de communication de sa part.

Mais avec Emmanuel Macron versus Pierre de Villiers, nous sommes bien là devant une crise de gouvernance, dont les ressorts nous amènent à repenser les relations sous la Vème République


La crise arrive donc à son paroxysme mercredi 19 juillet, avec, comme on pouvait le redouter, la démission du général de Villiers. Cela est fort dommageable, c'est un précieux commandant qui s'en va. Il quittera le "balargone" entouré d'une inédite et impressionnante haie d'honneur.
Arrivé à la limite d'âge de sa fonction, il avait été prolongé d'un an dès l'arrivée d'Emmanuel Macron. Il s'agit aujourd'hui de se demander s'il n'aurait pas directement fallu nommer son successeur au mois de mai, question de cohérence.

Pour le remplacer, l'Elysée, qui avait anticipé, nomme le général François Lecointre au poste de CEMA, un terrien à la carrière brillante. Les armées étant ce qu'elles sont, c'est à dire loyales, nul doute que ce dernier bénéficiera de toute l'adhésion qu'il mérite. Bonne chance et bon courage au général Lecointre.

Je passe sur l'épisode "Vélo Club", où durant sa visite sur le Tour de France, Emmanuel Macron énonce qu'il ne revient pas au CEMA - mais à la ministre - de défendre le budget. C'est à débattre.


Epilogue: en déplacement sur la base aérienne 125 d'Istres, centre important des Forces Aériennes Stratégiques), Emmanuel Macron part jeudi 20 juillet en opération reconquête accompagné de la Ministre et du nouveau CEMA. L'ambiance est bonne et il y rappelle les mêmes engagements que la semaine passée: un budget 2018 augmenté à 34,2 milliards d'euros, en appuyant bien cette fois sur le fait que le MinArm sera le seul ministère dont le budget augmentera. Il s'engage à porter le budget de la défense à 2% du PIB en 2025.
Pour les médias, pour le grand public, la crise se termine ici, et on va par exemple pouvoir se concentrer sur des choses sérieuses, comme le transfert de Neymar. Dans les armées en revanche, surtout chez les officiers, la cicatrisation demandera plus de temps. Mais nous parlons de professionnels dévoués.

Pédagogie toujours, le Ministère publie également ce jour une explication de évolutions budgétaires.



(MAJ) Scène post-générique: ce matin, vendredi 21 juillet, le porte-parole du gouvernement Christophe Castaner, charge une dernière fois le CEMA de Villiers, le qualifiant de "poète revendicatif'. Là encore, était-ce bien nécessaire...


mercredi 19 juillet 2017

Mérignac, capitale aéronautique, ne craint pas la LGV


La commune de Mérignac présentait début juillet son bilan économique du 1er semestre 2017. Alain Anziani, Maire de Mérignac, Marie Récalde, adjointe déléguée à l’éducation et à l’innovation, Jean-Marc Guillembet, adjoint délégué aux finances et au développement économique ont tenu à confirmer que malgré l'arrivée du TGV Bordeaux-Paris en 2h04, la capitale aéronautique girondine gardait toutes ses ambitions.

Illustration: une publicité pour la ligne grande vitesse de la SNCF, avec un Rafale en fond. Mais si, rappelez vous !


Évacuons d'emblée le sujet LGV. Si certains, enfin surtout Air France, pouvaient craindre un recentrage de l'activité économique sur le centre de Bordeaux, il n'en est rien, Mérignac bénéficie également de l’effet LGV.
L’aéroport de Bodeaux/Mérignac a enregistré un hausse de la fréquentation de 8,5% au premier semestre (l'international aide bien aussi) et compte même investir 25 à 30 millions d’euros sur fonds propres pour construire un nouveau terminal qui fera la jonction entre les terminaux A et B. Air France maintient l’intégralité de ses lignes, à savoir 248 vols par semaine (36 par jour) au départ de Bordeaux, dont 20 vols quotidiens vers Paris.


Le secteur aéronautique continue de planer

L'événement de l'année 2016 fut bien sûr l'ouverture du campus Thales et ses 2600 personnels, qui fait désormais face aux usines d'assemblage de Dassault Aviation. Les deux entreprises s'affirment comme les premier et troisième employeurs de la ville avec  4000 emplois, soit près de 10% de l’emploi privé et un tiers de l’emploi aéronautique.
Chez Dassault Aviation, la tendance est forte, notamment de par la volonté du PDG Eric Trappier, de rapprocher les cadres de la production. On s'attend donc à voir débarquer certains (si ce n'est pas la grande majorité) des bureaux d'études parisiens.

Et ce n'est pas tout, l'Aéroparc accueillera en 2019 le cluster Bordeaux Technowest dans nouveau building de 10 000 m².
En 2020, c'est une extension de l'aérocampus de Latresnes qui devrait s'installer sur la commune sur près de 40 000 m².  Centre de formation, espace consacré à la culture aéronautique avec des expositions des collections du conservatoire de l'air et de l'espace (enfin, croisons les doigts !), services d'hôtellerie et restauration. Une étude de faisabilité est actuellement en cours et le conseil municipal de Mérignac a récemment voté la participation de la ville à hauteur de 25 000 euros à son financement.


Le Ministère de la défense des Armées, premier employeur tout secteur confondu

Le Ministère de la défense, pardon des Armées, demeure le premier employeur à Mérignac avec plus de 3 000 civils et militaires.

Avec la principale implantation de la SIMMAD sur la BA106 depuis 2011 (et le CFA depuis 2013), la commune est devenu le centre de référence de la maintenance aéronautique militaire. Les élus rappellent qu'avec un budget de 2 milliards d’euros, la SIMMAD est le 4ème acheteur national.

Pour les industriels du secteur, client des armées françaises, s'installer sur l'aéroparc est donc logiquement une obligation. Les succès à l'export devraient renforcer cette tendance, et non la fragiliser, comme certains le redoutent (dès qu'ils entendent le terme "offset".)

En bref, l'agglomération bordelaise peut profiter sereinement de son "rapprochement géographique "avec la capitale, tout en assurant une avenir radieux à son pôle aéronautique de défense.

Un dernier mot: on regrettera cependant que la commune, et l'ensemble de la 6ème circonscription, ne soit plus représentée en Commission Défense à l'Assemblée Nationale, surtout maintenant que le budget, et notamment celui des équipements, est au coeur d'un débat plus que houleux...


lundi 17 juillet 2017

Le général Rondel est le nouveau Commandant des Forces Aériennes


La semaine dernière, le général Jean Rondel a officiellement été nommé à tête du Commandement des forces aériennes (CFA), basé à Mérignac. Il devient par la même officier général en charge de la zone de défense et de sécurité sud-ouest.

Par décret du 12 juillet 2017:




Le général Jean Rondel, 54 ans, est né à Angers. Ancien pilote de Mirage F1CR et de Mirage 2000D, il a commandé la base de Metz et a été sous-chef « activité » de l’état-major de l’ Armée de l'air.

Le général Richard Reboul, ancien commandant en second du CFA, aurait pu hériter du poste, s'il ne faisait pas l'objet d'une enquête de commandement sur une supposée utilisation à des fins personnelles d'Alphajet et de TBM 700. Ce dernier a été nommé le 7 juillet au poste de chargé de mission auprès du chef d'état-major de l'armée de l'air. 

Le CFA, basé sur la BA 106 de Bordeaux/Mérignac, est l'un des trois grands commandements de l'Armée de l'air. L'action des forces aériennes est caractérisée par les fonctions de préparation, d'opérations et de soutien mais également par une fonction transverse : la gestion des ressources humaines.

En parallèle, en tant qu'officier général de la zone de défense (OGZDSO), il est le représentant du ministère de la Défense dans la région Nouvelle Aquitaine (même zone géographique). A ce titre, il est l’interlocuteur principal des autorités civiles et militaires en ce qui concerne l’emploi et le rayonnement des armées. Il est le conseiller militaire du préfet de zone. 
C'est lui qui, par exemple, coordonne avec son état-major l’emploi des moyens militaires et assure le commandement des troupes lors de la mise en œuvre des mesures de défense opérationnelle du territoire telle que l’opération Sentinelle.

Le général Rondel succède à ces deux postes au général Soulet, qui nous a quittés en mai dernier.


vendredi 14 juillet 2017

L'avion de combat européen unique est-il possible ?


Emmanuel Macron et la chancelière allemande Angela Merkel ont annoncé jeudi 13 juillet leur volonté commune de lancer un programme d'avion de chasse commun. Une annonce surprise qui pose plusieurs questions sur la faisabilité d'un tel projet, pourtant si stratégique.

Ci-dessus Rafale et Typhoon côte à côte durant l'exercice franco/britannique Griffin Strike en 2016 - Photo Royal Air Force


A l’issue d’un Conseil des ministres franco-allemand très porté sur la défense, Paris et Berlin ont annoncé leur volonté de « développer un système de combat aérien européen » en commun afin de « remplacer leurs flottes actuelles d’avions de combat à long terme. » 
Une feuille de route est attendue pour mi-2018.
De plus, d'autres projets sont évoqués, comme les drones européens, l'évolution de l'hélicoptère Tigre, ou un missile Air/Sol.

Je vous laisse lire le très riche et engagé communiqué de presse publié par l'Elysée après ce conseil des ministres bilatéral: SUIVRE CE LIEN

Très bien, le futur de l'aviation européenne est donc en marche. Qui plus est avec les deux grandes puissances de l'Union Européenne. Cependant, le moins que l'on puisse dire, c'est que la route sera longue... et ce au regard de plusieurs éléments.


L'échec Eurofighter

Le 7 juillet, l'Autriche annonçait via son ministre de la Défense Hans Peter Doskozil qu'elle abandonnait le programme Eurofighter. En 2020, Elle retirera ses chasseurs Typhoon du service actif, trop chers à entretenir. Ils n'auront été en service que durant 13 petites années. Un véritable séisme qui nous rappelle les difficultés européennes à réaliser de grands programmes d'armement.

Problèmes capacitaires, surcoût à l'entretien, soupçons de fraudes de la part d'Airbus... l'affaire autrichienne est un véritable coup dur pour le programme Eurofighter.
Pour rappel (très brièvement), le Typhoon est né dans les années 80 d'une divergence européenne. Alors que les grands états évoquaient un avion commun pour le futur du continent, déjà, des différends stratégiques amenèrent la France à se lancer seule dans l'aventure du Rafale de Dassault Aviation, tandis que le Royaume-Uni, l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne se réunissait au sein du consortium Eurofigher, derrière Airbus et BAE (dans les grandes lignes). 

Durant un temps, le chasseur Typhoon, un intercepteur biréacteur, semblait même en position de force. Avec des commandes de l'Autriche, du sultanat d'Oman, du Koweït et de l'Arabie saoudite, la cible atteignait les 600 exemplaires. Le Rafale français lui, ne trouvait guère d'acquéreurs à l'export, et devenait même cible de critiques faciles en son pays.

La réalité des opérations contemporaines a semble t-il changé la donne. Le Rafale, conçu comme polyvalent (omnirôle est le terme précis employé), évolutif, et navalisé, remplit aujourd'hui toutes ses missions au sein de forces françaises, il est vrai engagées comme rarement sur les théâtres extérieurs. Cet argument du "combat proven" joue désormais pour lui à l'export, où les contrats sont enfin tombés en 2015 et 2016, avec de belles perspectives dans les années à venir.
En comparaison, et outre ses problèmes récurrents en matière de MCO, le Typhoon européen pêche par son manque de polyvalence. Il n'est pas présent sur les théâtres actuels, et a par exemple eu besoin du guidage laser des vénérables Tornado pour que la Royal Air Force britannique puisse - enfin - lui faire larguer ses premières bombes Paveway en Libye en 2011. A cela s'ajoute des problèmes récurrents de gouvernance au sein du programme Eurofighter, ou chaque pays joue sa partition dans les négociations de vente.

Bref... la vie commerciale du Typhoon s'est peut-être éteinte avec le fiasco autrichien. L'Autriche pourrait d'ailleurs combler ce trou capacitaire des années 2020 (et en attendant le lancement d'un programme d'avenir) en prenant des avions en leasing, ces derniers probablement américains bien sûr, F-16 ou F-18. Ce qui nous pose la question de la prédominance aéronautique des USA en Europe.


Le F-35 chez lui en Europe

Le JSF F-35 est-il déjà en terrain conquis en Europe ? Il semble que oui. Déjà choisi par la Norvège, le Danemark, le Royaume-Uni, les Pays-Bas, l'Italie... il pourrait encore s'imposer en Pologne (et autres pays d'Europe de l'est), Espagne, voire Belgique ou même Allemagne, qui vient de se faire présenter l'appareil.
Outre sa tendance à siphonner les comptes des pays ayant participé au programme, le chasseur furtif américain, qui montre pour l'instant de sérieuses limites techniques, présente un risque du point de vue français par l'environnement de combat qu'il génère. Régnant bientôt en maître au sein de l'OTAN, son système de liaison ultra moderne - faisant office de C2 - pourrait par exemple laisser notre armée de l'air sur le palier du "club F-35" lors d'un exercice, ou pire, d'une opération.

Le premier F-35 sorti de sa ligne d'assemblage... italienne ! Le JSF est bien implanté dans l'industrie européenne.

Mais le F-35 a comme défaut impardonnable son manque criant de polyvalence, reconnu par l'US Air Force elle-même, pour qui l'avion est trop vulnérable en milieu permissif, et nécessite donc une escorte d'intercepteurs de métier.
Fatalement, un pays ne peut donc pas miser seulement sur le F-35. En Allemagne ou au Royaume-Uni, on table donc sur l'emploi de deux avions: pour vulgariser, un bombardier monoréacteur comme le F-35, et un intercepteur bi-réacteur comme actuellement le Typhoon dans ces deux armées.

Le F-35 commence à peine sa vie opérationnelle, et il est là pour longtemps, c'est un fait. Il faudra faire avec.
Mais justement, le F-35 existe, et l'avion de combat européen n'est pas attendu avant 2040. Il faut donc voir plus loin que cette 5ème génération d'appareils, et penser dès aujourd'hui la sixième génération.


Penser à long terme

Qu'on ne s'y trompe pas, les Rafale, Typhoon (et Gripen) voleront encore quelques décennies, probablement jusqu'en 2050 pour les acquéreurs les plus récents.
Cependant, les grandes nations européennes sont bien conscientes qu'il est l'heure de penser au futur et  relancer de grands programmes innovants. Celui d'un avion de chasse en fait naturellement partie.

Sur ce point, la 5ème génération d'appareils, aujourd'hui représentée par le JSF F-35 américain, est une étape qui sera semble-t-il sautée par les industriels en Europe. Seuls les russes et chinois (voire éventuellement des projets sud-coréens ou turcs) suivent les américains sur cette voie.
Non, il faut plutôt regarder du côté de la "6ème génération" d'appareils pour trouver les bribes de ce que pourrait être l'avion européen de demain. Un chasseur conçu pour le combat de haute intensité en milieu très permissif. Furtif donc, volant haut et loin, intégrant des systèmes de liaisons de données haute performance. Une IA et un fort degré d'autonomie leur seront nécessaires afin de traiter ces masses de "data" et décharger le pilote de certaines tâches. Imaginons les aussi équipés d'armes à énergie dirigée, comme des lasers offensifs capables de neutraliser un missile ou un drone. 
Tout cela reste encore à cerner et définir, mais aux USA, les géants comme Lockheed Martin ou Boeing sont déjà au travail.


Concept de chasseur de 6ème génération chez Airbus Group

Le projet allemand que la France semble avoir rejoint hier n'est pas sorti de nulle part. Airbus avait annoncé son intention de développer un avion de combat européen de nouvelle génération. Le programme en question est le FCAS (Future Combat Air System) allemand, un système qui intégrera des drones, des avions de combat, des satellites et des avions de commandement et de contrôle (C2) de nouvelle génération. Le tout sera "uni" grâce à un très haut niveau de liaison de données. Ce système remplacera en Allemagne à la fois l'Eurofighter Typhoon et le Tornado. L'Espagne se serait jointe au projet, et Airbus aimerait pouvoir compter sur la France.

Lire sur le blog: Airbus veut un chasseur européen, et en appelle à la France


Or, français et britanniques ont déjà posé la première pierre de leur FCAS avec le traité de Lancaster House en 2010.


Quid du FCAS franco-britannique ?

FCAS: un drone de combat en vol avec le Rafale - Vue d'artiste, Master Films.

Le programme franco-britannique FCAS en est aujourd'hui au stade de l'étude de faisabilité ("Phase 0"). Les deux pays se sont lancés dans un investissement de deux milliards d'euros pour développer ce drone de combat furtif.
Fin 2017, une nouvelle phase du programme débutera ("Phase 1"), et verra les nombreux acteurs du programme entamer la phase préliminaire de conception et de développement qui devrait durer entre trois et quatre ans.
Ce drone, qui sera normalement opérationnel d'ici 2030 et côtoiera donc le Rafale ou le Typhoon, sera la première pierre d'un système de combat aérien plus large qui intégrera au final un nouvel avion de combat de sixième génération, dont les maîtres d'oeuvre seraient Dassault Aviation et BAE.

Via les drones, les industriels européens expérimentent la furtivité et les systèmes de liaison de données, ou encore l'intégration dans un milieu particulier, comme un groupe aéronaval, ce que la France a réalisé à l'été 2016 avec le démonstrateur Neuron. Vous l'aurez donc compris, avant même l'intérêt tactique ou stratégique, ce travail permet à des groupes comme Dassault Aviation d'apprendre et d’expérimenter sur ce que sera le système arien du futur.

Deux démonstrateurs de drone sont prévus pour 2025. Et pour le moment, le FCAS version Airbus ne précise rien sur un drone de combat. Tout cela n'est qu'à l'état de concept.
S'il fallait aujourd'hui miser sur un programme donc, la solution franco-britannique serait la plus sérieuse. Brexit ou pas brexit, Europe de la défense intégrée ou non. Cela tout simplement car les deux pays ont une volonté et une culture opérationnelle très forte (et de très haut niveau, cf l'exercice Trilateral avec les USA), que le projet est financé à ce stade, et que le cahier des charges apparaît comme suffisamment clair.

Oui mais... La France a bel et bien annoncé qu'elle se lançait dans le projet allemand. Ce point devra très vite être clarifié, auprès des britanniques notamment. L'idéal, vous pensez bien, ce serait bien sûr que ces trois grandes puissances s'allient ensemble, le reste de l'Europe prenant ensuite le train en marche.
A ce jour, cela relève de l'utopie.


L'obstacle ultime et presque infranchissable, définir une stratégique commune

D'un vrai projet politique dépendra le sort du système de combat aérien européen de demain. Sur le plan industriel, il y aura des perdants. Quel maître d'oeuvre ? Airbus et Dassault jouent ils chez nous avec les mêmes cartes ? L'avionneur européen joue celle du FCAS allemand avec appel du pied à la France (accompagné de menaces post-brexit), quand Dassault avait misé sur le FCAS lancé avec les britanniques.

Comme d'habitude donc, et c'est bien entendu à regretter, rien n'est clair. Comment mettre, de plus, tout le monde d'accord sur un avion type ? La France aura par exemple besoin à l'horizon 2040 d'un appareil, probablement biréacteur, capable d'apporter le feu nucléaire en territoire ennemi. Un récent rapport sénatorial met d'ailleurs l'accent sur le fait que des ruptures technologiques pourront influer à moyen terme sur notre dissuasion. La renforcer, ou la compromettre.
Autre exemple, la Marine Nationale et la Royal Navy utilisent des portes-avions, mais nous catapultons les appareils (système CATOBAR) quand les anglais ont opté pour des ponts STOBAR (Short Take-Off But Arrested Recovery) adaptés au décollage vertical du F-35B.
En Allemagne, pas de porte-avions. Et des Tornado qui quittent le service dès 2025.

Trouver la bonne formule demandera de profonds travaux entre alliés, et du temps.

Passé ces considérations tactiques, en espérant ne pas se retrouver avec une quinzaine de versions de l'appareil comme pour le NH90, il faudra savoir quoi faire de cet avion. Une question difficile, car encore faudrait-il connaitre la doctrine qui animera la politique étrangère des pays européens dans 30 ans. On peut néanmoins espérer que de nombreuses choses auront été clarifiées, tant la situation actuelle du monde rappelle à l'Europe qu'elle doit avant tout compter sur... son unité.

L'autre soucis que pourrait causer la conception d'un programme européen, c'est bien évidemment une mauvaise organisation industrielle et... commerciale.
On connait par exemple les difficultés du programme A400M, formidable projet miné par des défauts d'industrialisation. Qui automatiquement se traduisent en divergences économiques ou politiques.

Le Gripen E, lors de son premier vol le 15 juin 2017 - Photo Saab

Autre exemple marquant: le Gripen du suédois Saab, dont la dernière version, le Gripen E, vient de réaliser son premier vol en juin, a été retiré par son constructeur de l'appel d'offres paru en Belgique s'agissant de l'avion qui remplacera les F-16 de la force aérienne belge en 2023.
Motif: le partenariat souhaité par le gouvernement belge exigerait de la Suède "une politique étrangère et un mandat politique suédois qui n'existent pas aujourd'hui (...) Dès lors, la Suède et FMV (la DGA locale) ont décidé de ne pas soumettre de réponse à l'appel d'offres lancé par la Belgique".

Traduction: la politique étrangère suédoise, très restrictive en matière de vente d'armes, empêche l'avion d'être vendu à la Belgique (un pays pourtant tout à fait démocratique), qui on le comprend, semble demander des garanties de souveraineté quant à l'emploi de l'appareil. Une requête tout à fait légitime en l’occurrence.
Comment alors ne pas imaginer toutes les problématiques qui pourraient intervenir durant les différentes phases de soutien à l'export d'un appareil européen. L'Allemagne, on le sait, n'a pas la même politique en la matière que la France. La même question se posera pour les blindés franco-allemand du futur qui naîtront de la fusion Nexter/KMW.


Conclusion: derrière ces effets d'annonce, ces projets "FCAS" posent donc aujourd'hui tant de questions que le programme d'avion de combat européen de demain relève véritablement du défi. Un immense défi même, qu'il s'agira de relever, tant la conception d'un tel appareil est de toute manière inimaginable en solitaire.


mercredi 12 juillet 2017

Le 14 juillet à Paris, le Reaper mènera sa première mission dans le ciel français


Le drone MQ-9 Reaper débarque dans le ciel français, et compte bien s'y imposer. A peine une semaine après avoir volé pour la première fois à Cognac, il sera employé en conditions réelles sur le Territoire Nationale au dessus de Paris, ce 14 juillet.

Photo: le vol de certification du drone MQ-9 Reaper, début juillet, autour de sa base de Cognac.


Depuis son achat sur étagères aux USA, et son arrivée dans les forces aériennes françaises (6 exemplaires ont été reçus sur 12), c'est un véritable coup de foudre qui a eu lieu entre l'Armée de l'air et le drone MALE (moyenne altitude longue endurance) MQ-9 Reaper.
Le sujet était d'ailleurs au programme du point presse du Ministère des Armées cette semaine à Balard. L'Armée de l'air, qui exploite cinq Reaper depuis Niamey au Niger, a fait voler ses oiseaux pilotés à distance par trois équipages eux aussi basés au Niger - car un drone n'est pas "sans pilote" - durant 16 200 heures de vols exactement, au cours de 1100 missions depuis leur entrée en service en janvier 2014. 
Les appareils, pourtant en faible nombre, sont utilisés au maximum de leur potentiel, volant entre 16 et 19 heures par jour ! Au maximum de leur potentiel oui, en l'état, mais pas de leurs capacités, puisque l'Armée de l'air réclame des armes et des équipements de renseignement electro-magnétiques supplémentaires pour ses Reaper. Chose qui devrait arriver à moyen terme, n'en doutons pas, possiblement sur les six appareils de standard supérieur (block 5) encore à réceptionner et attendus pour 2019.

Mais c'est un autre débat que nous avons déjà abordé sur ce blog. Et que nous aborderons à nouveau.


Première mission de "sentinelle" en France

En attendant donc, les Reaper font de la surveillance, du renseignement, et plus aucune opération au sol n'est réalisée dans la BSS sans leur présence bienveillante. 

Mais prenons la direction de Paris, où se tiennent vendredi les cérémonies du 14 juillet, avec en guest star le président américain Donald Trump et la chancelière allemande Angela Merkel. La sécurité sera extrêmement renforcée dans, autour,et au dessus de la capitale, avec 11 000 membres des forces de sécurité déployés, et une couverture aérienne fournie par l'Armée de l'air, qui ne fera pas que défiler sur les Champs Elysées donc.

Son contre la montre administratif (qui aura quand même duré 6 mois) enfin terminé, ce sera l'occasion pour le seul des six Reaper basé en France, d'effectuer sa première véritable mission de surveillance. La première du genre pour un drone d'origine américaine sur le territoire national français. 

Le drone décollera et sera piloté depuis la base aérienne 709 de Cognac, probablement durant toute cette journée de fête nationale. Ce ne sont pas les heures de vol qui effraient le Reaper. Moins visible que la Patrouille de France ou les très attendus Thunderbirds de l'US Air Force, le Reaper aura droit en quelque sorte à un défilé parisien des plus discrets.

A noter que sur le même sujet, mais plus près du public, un système de détection et de neutralisation des drones malveillants sera mis en place, précise t-on à la Préfecture de police de Paris.


Remarque: fin de carrière pour les drones Harfang ?
Le contrat de soutien attaché à l'emploi des drones Harfang, prédécesseurs dans l'Armée de l'air du Reaper, ne sera pas renouvelé après son achèvement à l'été 2018. Cela semble bien signifier la fin de carrière opérationnelle entamée en 2008... sur le TN, à Lourdes pour la venue du Pape.