mardi 6 juin 2017

[Lecture] "Marchands d'armes: enquête sur un business français"


C'est une tendance que vous n'avez pas pu manquer. La France, déjà une place forte en la matière, a multiplié ces dernières années ses exportations d'armement. De 5,2 milliards d'euros en 2010, les prises de commandes ont grimpé jusqu'à près de 20 milliards en 2016, plaçant le pays au 3ème rang mondial des puissances exportatrices, tout juste derrière la Russie, mais encore très loin des USA.
Et c'est donc sur ce segment très tonique de l'économie que se penche le journaliste et analyste des questions de défense Romain Mielcarek dans "Marchands d'armes – Enquête sur un business français".

Illustration tirée de l'ouvrage.


L'industrie de la défense en France représente près de 165 000 emplois directs. Un chiffre que les succès à l'export, croissants ces dernières années, devraient contribuer à faire augmenter largement. Un chiffre qui pourrait même dépasser à moyen terme celui des emplois dans la très symbolique industrie de l'automobile.
Politiquement, ce simple argument pourrait aujourd'hui suffire à lui seul à justifier la sanctuarisation de la BITD (base industrielle et technologique de défense) française.

Plus globalement, le constat est limpide: la France est une puissance - nucléaire - mondiale qui a des intérêts sur tous les continents (et surtout les océans). Elle peut paraître "petite" face à des Etats continent comme les USA, la Chine ou la Russie, mais elle n'en demeure pas moins influente en matière de diplomatie. Son industrie de la défense y participe d'une double manière, d'une part en rendant ses armées modernes, efficientes, et en grande partie autonomes, d'autre part en contribuant à conclure des accords commerciaux avec des pays alliés. En un mot, cela contribue à l'indépendance stratégique française.

Construit comme un article d'une centaine de pages, cette enquête fait intervenir un nombre très (très) importants de témoignages, de la part d'acteurs du monde institutionnel, des ONG, ou bien évidemment industriel. Elle analyse par exemple le fameux "soutex" (soutien à l'export), auquel a de plus en plus recours l'Etat, et les effets du "combat proven" sur les ventes.

L'ouvrage accorde évidemment une grande place aux questions éthiques. Pourquoi vend-on des armes ? Qu'en tire-t-on en terme d'économie, de géopolitique ? A qui vend-on ? Les amis d'aujourd'hui sont ils susceptibles de devenir les ennemis de demain ? Les armes "made in France" sont-elles amenées à servir dans des conflits que la France ne cautionnera pas devant la communauté internationale ? 
Chaque intervenant amène un élément à cette réflexion d'ordre moral, mais la grande majorité affiche la même détermination quant à un argument: ils œuvrent tous au service de la France.

Notons qu'une déclaration revient à plusieurs reprises, de la part des personnes interrogées: "si la France ne vendait pas de matériels de guerre, soyez sûr qu'un autre pays s'en chargerait." L'occasion de rappeler que les cinq membres du conseil de sécurité (USA, Russie, Chine, France, Royaume-Uni) sont les plus gros exportateurs, une donnée rendue célèbre par le film "Lord of war", sorti en 2006, dont le livre reprend l'imagerie iconique en couverture. 
Ce n'est pas une coïncidence non plus si des puissances régionales comme la Turquie, l'Inde ou la Corée du Sud cherchent à renforcer leur BITD et à doper leurs prises de commandes dans le but de gagner en influence...

Au final, "Marchands d'armes – Enquête sur un business français" , dans sa démarche très journalistique, permettra au grand public, souvent bien mal informé sur ces problématiques, de se faire une idée propre de l'état de l'art (le secteur n'est pas si opaque qu'on pourrait l'imaginer). Contrairement aux idées reçues il découvrira notamment que les acteurs du commerce de l'armement tentent au maximum d'éviter les pièges du passé, où les scandales de corruption ont gravement terni l'image du secteur. Aujourd'hui en effet, la norme pour les grands contrats est le gré à gré entre États, fini les intermédiaires douteux.


"Marchands d'armes – Enquête sur un business français" de Romain Mielcarek (Editions Tallandier) est déjà disponible pour moins d'une quinzaine d'euros.




PS: malgré cette nouvelle enquête approfondie, toujours pas de traces des mystérieux Rafale saoudiens cités si souvent dans les médias généralistes français (peut-être bien parce que ce sont des Eurofighter Typhoon que l'Arabie Saoudite a en fait commandé en 2007).


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