lundi 26 mars 2018

Vol au dessus d'un nid de Rafale


Dassault Aviation va directement assurer la formation des pilotes qataris et indiens sur Rafale depuis Bordeaux, et ce entre 2019 et 2021. La possibilité de voir le Rafale voler à Bordeaux intrigue autant qu'inquiète les riverains. Pour l'Armée de l'air, c'est surtout l'occasion de souffler. 

Illustration: en 2017, les bordelais avaient pu se régaler avec la démonstration du Rafale Solo Display lors du grand meeting de Mérignac.


Le journal Sud Ouest révélait la semaine dernière dans un article "Pourquoi les Rafale vont-ils tourner dans le ciel de Bordeaux ?"  que Dassault Aviation s'apprêtait à former des pilotes indiens et qataris sur Rafale... depuis Bordeaux.

Or, contrairement à beaucoup d'idées reçues, et si Mérignac est bien le lieu de "naissance" des Rafale (puisque l'assemblage y est basé), la base aérienne 106 n'est pas une base de chasse. Il est donc très rare que des avions de combat en décollent, et les Rafale décollant généralement de Bordeaux sont donc les appareils sortis d'usine, de ceux qui attirent la curiosité des spotters.  

Si l'article de Sud Ouest s'attarde sur les inquiétudes des riverains autour des possibles/probables nuisances sonores provoquées par les Rafale au dessus de l'agglomération bordelaise*, ce qui nous intéresse ici est bien l'information selon laquelle c'est directement Dassault Aviation qui prendra en charge la formation des pilotes du Qatar et de l'Inde, les deux contrats export du Rafale remportés après l'Egypte, qui fut le premier acheteur début 2015.


A partir de 2019, et selon les termes contractuels, Dassault formera donc techniciens et pilotes indiens. Plus précisément, entre octobre 2019 et janvier 2021, pour 800 vols à raison de 3 vols par jour du lundi après-midi au vendredi matin. Une nuisance a priori surmontable, même si les M88, les deux turboréacteurs du Rafale, aiment les décibels. 
Mais les vols bordelais débuteront plus tôt puisque les qataris réaliseront 72 vols entre avril et mai 2019. 


Relâche sur le "soutex" dans l'Armée de l'air 

Les Rafale destinés à ces clients export vont donc effectuer nombre d'heures de vol à et autour de Bordeaux, et Dassault devra mettre en place une base opérationnelle pour ces formations. Avec quelle implication de l'Armée de l'air et de la base 106 ? Et pourquoi ne pas effectuer les vols à Istres, où l'avionneur réalise déjà ses essais et ses vols de certification ? Sud Ouest, citant Alain Garcia, Conseiller du Président Directeur Général, évoque la "proximité de la chaîne d'assemblage Rafale et de la force logistique associée est jugée stratégique." 

Sans compter qu'en terme d'image, cela a du sens. Il manquait une activité de l'appareil sur son site de production, au sein d'une métropole et d'une région stratégique pour son fabricant, et tout son écosystème de production. 

En comparaison de ces voisines de Cazaux et Mont-de-Marsan, Bordeaux et sa BA 106 ne sont certes pas habituées à une telle activité, mais il s'agirait en fait de se féliciter de la localisation de ces formations à Bordeaux.
Car en effet, comme c'est le cas avec les pilotes égyptiens, ou même pour d'autres matériels, l'Armée de l'air française (et donc aussi les autres armées) use de son temps et de ses compétences pour soutenir les acheteurs de matériel militaire français. Car c'est aussi cela le prix des succès à l'export, la conclusion d'accords stratégiques entre partenaires, avec le soutien technique et technologique (les fameux offsets), voire politique que cela implique, sur le long terme. 

Ce soutien à l'export prend aujourd'hui tellement de place qu'il a gagné son propre diminutif: "SOUTEX".

Cependant, alors que les armées sont sur-employées, et que les matériels comme les ressources humaines en souffrent terriblement, un rapport d’information des sénateurs Jean-Pierre Raffarin et Daniel Reiner montrait déjà l'an passé les limites de la pratique du soutex. 
Selon ce rapport, l’Armée de l’air engageait près de 23 millions d’euros en 2015 (dont 14 millions pour le Rafale) et 11,6 millions pour le premier semestre 2016. C'est largement plus que la Marine nationale (1,5 million au premier semestre 2016) ou l'Armée de terre (1,9 million d’euros).

Ces "services" représentent une charge réelle pour les armées, qui dépasse le cadre budgétaire. Doit-on considérer par exemple, que le report des livraisons de Rafale pour l'Armée de l'air française en raison des livraisons à l'export est un effort de soutex ? Probable oui.


Nous arrivions donc à la limite des possibilités... et dans notre cas précis, Dassault semble effectivement prendre au moins une bonne partie de la formation des pilotes étrangers à son compte, tout en réalisant la prestation au plus près de sa production. Les forces françaises n'en seront pas pour autant détachées, faisant part de leur expérience au combat (le "combat proven", un autre argument pour l'export), et cultivant ainsi des liens fondamentaux avec les aviateurs étrangers.
A noter que la région connait bien ce type de coopération, puisque Cazaux accueille déjà des escadrons "école" belges et singapouriens à plein temps, et mieux encore, car Mont-de-Marsan participe à la formation sur Rafale des égyptiens et... qataris.

*la Commission consultative de l'environnement (CCE) de l'aéroport de Bordeaux-Mérignac s'est réunie sur cette question le 7 novembre 2017. Un plan a été présenté afin de minimiser les nuisances pour les population de l'agglomération. Les élus sont partagés, tandis l'AEHDCNA (Association eysino-haillanaise de défense contre les nuisances de l'aéroport), s'oppose, pour des questions de sécurité, au survol des zones urbanisées bordelaises et a même adressé un courrier au Premier ministre Édouard Philippe. Un comité de suivi se réunissait ce 23 mars. 


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