mercredi 30 octobre 2019

Penser un avenir au drone nEUROn



Quel avenir après le nEUROn, ce démonstrateur de drone de combat furtif européen ? Le programme survit aujourd'hui au delà des espérances grâce aux campagnes d'essais régulièrement menées par la DGA. Mais le concept a t-il un avenir industriel et opérationnel ?


Le monde entier connait le nEUROn (permettons nous cet euphémisme). Ce démonstrateur de drone de combat furtif a permis à 6 pays européens de travailler ensemble entre 2006 et 2016 (fin du programme selon ses concepteurs, mais le drone est toujours apte à conduire des essais, comme nous l'évoquons régulièrement sur ce blog).


Un programme exemplaire

Le projet est initié en 2003 au niveau politique et européen selon une volonté française, et Dassault Aviation va vite s'imposer comme maître d'oeuvre du programme, la DGA gardant le rôle de décideur. Thalès s'occupera des liaisons de données.
L'Italie se joint au projet avec Alenia (système de tir), la Suède avec Saab (cellule), l'Espagne avec EADS-CASA (voilure et station contrôle sol), et enfin la Grèce et la Suisse, avec respectivement Hellenic Aerospace Industry (fuselage arrière) et Ruag (soufflerie).

Une participation de la Russie (oui oui) est imaginée, sans suite, tandis que les britanniques, liés aux américains sur le domaine de la furtivité par le programme JSF (le F-35, déjà...), jouent une autre partition. Belgique et Allemagne sont rapidement hors-jeu.

Le contrat de développement est notifié en 2006, pour environ 400 millions d'euros, la France en assurant quasiment la moitié. Le programme en coûtera finalement 450 à 460 millions. Un dépassement certes, mais une prouesse en vérité, en comparaison des programmes similaires, notamment américains, au coût dix fois supérieur en moyenne.

Une image désormais célèbre: Rafale, Falcon et Neuron volent en formation en 2014 - Dassault Aviation

L'unique drone effectuera son premier vol en décembre 2012 à Istres, puis 122 autres jusqu'en 2015, où il entamera des campagnes d'essais en Italie pour la furtivité, ainsi qu'en Suède pour l'armement. Un fait marquant restera ce vol en formation avec un Rafale et un Falcon 7X en 2014, première mondiale et véritable réunion de la famille Dassault.
Depuis, et après des résultats remarquables, nEUROn fait des heures supplémentaires pour la DGA et continue occasionnellement de voler, comme en décembre 2018, où durant sa quatrième campagne d'essais, il se frotte aux radars des Eurofighter de la chasse espagnole.

Le programme nEUROn a dès lors rempli tous ses objectifs, et peut-être plus encore. Il avait principalement trois missions:
  • Préserver et développer des savoir-faire dans la conception, alors que le programme Rafale arrivait à son terme. Derrière la question des drones, il y avait bien entendu celle de la furtivité, domaine dans lequel les Européens avait accumulé le retard.
  • Former une nouvelle génération d'ingénieurs pour les technologies du futur.
  • Valider un schéma de coopération européen, ou derrière un maître d'oeuvre principal, chaque pays apportait un savoir-faire dans sa spécialité. C'est aujourd’hui le schéma que l'on cherche à reproduire sur le programme SCAF.

Mais le nEUROn a aussi connu une carrière médiatique assez grandiloquente, à la fois (et trop vite) qualifié chez nous de nouveau drone de combat furtif de l'Armée de l'air, et de drone embarqué sur porte-avions dans la presse étrangère, notamment américaine, qui a visiblement mal interprété les essais français du démonstrateur dans l'environnement du Charles de Gaulle.


Le FCAS est mort , vive le SCAF !

Avant même que le démonstrateur ne vole, la France et le Royaume-Uni, qui en parallèle a développé avec BAE son Taranis, à la carrière nettement moins riche que le nEUROn, s'engagent avec les Accords de coopération de Lancaster House en 2010 à mettre en commun leurs acquis pour la mise au point d'un drone de combat furtif. La lettre d'intention est signée dans ce domaine en 2012, et ce qu'on appelle alors le FCAS pour Future Combat Air System est lancé en 2014.

David Cameron et François Hollande lors du lancement du programme FCAS en 2014.

En mars 2016, lors d'une nouvelle rencontre entre le Président François Hollande et le Premier Ministre du Royaume-Uni David Cameron, les ministères de la défense britanniques et français s'engagent à débloquer près de 2 milliards d'euros afin de concevoir un démonstrateur d'ici 2025. Un bilan technique est prévu pour 2020, et la possible production et l'emploi dans les forces sont imaginées pour 2030.
La phase d'étude de faisabilité commune (budget de 150 M€) est alors  en cours, et doit s'achever en 2017. Le programme ne dépassera jamais ce stade.

Les dernières nouvelles datent sur ce blog de juin 2017, lorsqu'on annonçait que le démonstrateur utiliserait un moteur M88, le même que le Rafale.

Certes entre-temps, il y a eu le Brexit, mais de ce côté de la Manche, on affirme que les Britanniques ont rechigné à s'engager sur un programme d'appareil furtif avec le continent, jugeant que son industrie avait plus à gagner à collaborer avec ses partenaires américains.

Élu à la présidence en 2017, Emmanuel Macron lui, se tournera rapidement vers Berlin, alors qu'Airbus multipliait les appels pour un programme d'avion de combat européen.

FCAS, que l'on a désormais francisé en SCAF (système de combat aérien futur) ne s'illustre plus par le couple Rafale/UCAV furtif... 

Vue d'artiste du FCAS en 2016 - Dassault Aviation

... mais comme ceci :

Présentation virtuelle dynamique du SCAF, par Airbus en 2018

Il est présenté tel que nous le connaissons aujourd'hui: un système de systèmes conçu pour le combat aérien collaboratif, centré autour d'un chasseur européen de nouvelle génération, appuyé par des "remote carrier" (ou "effecteurs déportés") qui dans les présentations virtuelles ont remplacé les drones de combat furtif.



A l'ouest, rien de nouveau

Mais que deviennent alors les fameux concept d'ailes volantes furtives qui illustraient au début de la décennie l'idée que l'on se faisait du combat aérien des années 2020 ?

Le concept semble en fait s'être progressivement éteint en occident, au fur et à mesure des campagnes d'essais. Les doutes nous viennent directement du leader en la matière, les USA, où les démonstrateurs ont été nombreux. 
L'US Navy a ainsi abandonné son programme de drone furtif X47-B pour dévier vers le programme CBARS (Carrier-Based Aerial-Refueling System), ou désormais MQ-25 "Stingray", un drone ravitailleur pouvant embarquer sur porte-avions, et ainsi donner de l'allonge au groupe de chasse.

Avec la mort du FCAS franco-britannique, l'abandon du Taranis (toujours chez les anglais) rapidement après la campagne de vol en Australie, et ce concept de remote carrier qui semble aujourd'hui prévaloir sur l'UCAV furtif...  Est ce à dire que nous ne verrons jamais dans les forces le successeur du nEUROn ?

Ailleurs pourtant, à l'est, les projets existent et se montrent au grand jour. La Chine a dévoilé son CH-7, d'abord sur un salon aéronautique, puis lors du grand défilé de septembre 2019, tandis que la Russie a fait voler son prototype « Okhotnik » aux côtés de son chasseur furtif Su-57.

Le démonstrateur russe de drone de combat furtif Okhotnik, à l'été 2019, volant aux côté du SU-57

A gauche, un drone de combat furtif chinois (le CH-7 ?) lors du grand défilé à Pékin, en septembre 2019

Si les projets russes et la doctrine en la matière restent mal connus, chez les Chinois en revanche, la recherche de la furtivité est un axe stratégique primordial dans le cadre d'opérations de renseignement ou de frappes en profondeur. Les projets de drones furtifs, y compris supersoniques (et un jour hypersoniques) s'y multiplient.


Développer une capacité unique et européenne, opérationnelle dès 2030

En France, le concept de drone furtif n'a pas encore été remisé au placard, si bien que la DGA veille toujours sur l'unique exemplaire du nEUROn pour des essais qui sont pour la plupart confidentiels.

Mais revenons sur les apports du programme pour les industriels et militaires français: nEUROn est un drone subsonique (il est motorisé par le vénérable mais parfaitement maîtrisé moteur Adour) en forme d'aile volante. D'une envergure comparable au Mirage 2000, soit 12 mètres, et d'une longue ur réduite de 9,2 mètre (eh oui, pas de cokpit), il affiche une masse à vide 4,9 tonnes, et 7 tonnes à pleine charge. Il ne possède pas de dérive, ce qui le rend difficilement manœuvrable. Il compense néanmoins cela par une endurance et une vitesse de croisière tout à fait correctes.
Son pilotage est entièrement automatisé, et sa soute peut embarquer 2 bombes à guidage laser de 250 kg.

Les travaux sur la furtivité du nEUROn ont permis à Dassault et à ses partenaires de faire des avancées remarquables. Matériaux, capteurs furtifs, problématique des armements en soute (vibrations), entrée et sortie d'air, gestion thermique, manœuvrabilité... 
Le drone a de plus été soumis à toutes sortes de radars, que ce soit en intérieur ou en condition réelle. Un appareil furtif n'est pas invisible, mais son but est de passer à travers les mailles du filet. Selon la "légende", nEUROn possède l'empreinte radar d'un moineau.

En revanche, et s'il est apte réglementairement à voler dans le ciel européen, ce démonstrateur n'est pas vraiment "durci" pour un emploi militaire, et sa masse reste faible par rapport à la "concurrence" américaine, russe ou chinoise. Il lui a de surcroît été épargné le vol par mauvais temps (ce qui reste un défi pour une aile volante).

Et maintenant ? Il est certain que l'apprentissage réalisé autour du nEUROn contribuera au développement du futur chasseur dont Dassault Aviation est maître d'oeuvre, puisque celui-ci, on le sait, sera furtif. 

Mais il est possible d'aller encore plus loin, en développant le successeur du nEUROn. Un drone de combat furtif, plus lourd, et plus endurant (ravitaillable en vol), capable de mener des missions stratégiques de renseignement ou de combat en zone non-permissive, et pouvant grâce à sa furtivité se faufiler entre les défenses adverses. 

C'est aussi l'occasion de développer des variantes, toute une famille de drones furtifs jouant à le rôle de ravitailleur, ou de "camions à bombes" lorsque ce dernier rôle ne pourra être tenu par des appareils habités.

Le concept du SCAF tel qu'il nous est présenté aujourd'hui place l'homme, le pilote humain, au centre du système de combat. Il gagne la bataille du cerveau.
Certains visuels Airbus de l'environnement SCAF montrent toujours des ailes volantes furtives au sein d'un groupe de combat, avec pour mission la frappe et la désignation de cible en profondeur.
Mais comparativement aux remote carriers qui opèrent dans l’environnement du chasseur, ils semblent eux destinés à œuvrer en solitaire, là où la force des premiers sera l'action en essaim, fulgurante, et la saturation des défenses.

Mieux encore, Dassault Aviation exhibait un visuel au salon Euronaval 2018 montrant un drone furtif décollant... d'un porte-avions.

Le SCAF selon Airbus en Espagne (2019)


Il existe donc bel et bien un créneau pour la famille du nEUROn. Il s'agit néanmoins d'estimer le besoin, en terme de masse de la flotte, et par conséquent de sa rentabilité en des termes industriels et commerciaux, pour l'Etat comme pour l'avionneur.
Le coût important, même s'il n'atteint pas celui d'un appareil piloté, demeure un frein probable, justement car il ne s'agit pas d'un appareil piloté. C'est un paradoxe, mais le drone est d'abord vu comme un consommable: il est sacrifiable par nature.

A échelle européenne, il semble néanmoins y avoir un marché  non-négligeable, que ce soit chez les membres du SCAF (à ce jour France Allemagne et Espagne), chez les partenaires de la "Team nEUROn" (France Italie Espagne Grèce Suède Suisse), ou chez de nouveaux venus.

Pour les forces, cette éventualité permettrait de disposer d'un tel appareil à l'horizon 2030, soit une décennie avant l'arrivée du chasseur, et préparerait les forces aériennes au combat aérien de nouvelle génération.
Elle consacrerait enfin la première étape de mise en oeuvre du SCAF, dont la pierre angulaire resterait en France le Rafale (au standard F5 ?).
En d'autres termes, c'est sur le couple Rafale/nEUROn que doit dès aujourd'hui se construire la première itération du SCAF. Opérationnels et industriels disposent d'une occasion unique de capitaliser sur un programme de démonstrateur à succès.


Tout à fait indépendamment des réflexions qui ont précédé ce billet, le hasard du calendrier a fait que le Chef d'Etat-Major de l'Armée de l'air, le général Lavigne, s'est exprimé récemment en faveur d'une réflexion au sujet de l'emploi des drones de combats furtifs, lors d'une audition parlementaire. L'histoire n'est donc peut-être pas tout à fait terminée... et un nouveau chapitre pourrait prochainement voir le jour.


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