mercredi 8 avril 2020

La pandémie, surprise stratégique, sonne t-elle le glas de l'ère des "OPEX" ?


Il aura fallu une pandémie mondiale pour neutraliser le groupe aéronaval français. Et paralyser l'US Navy. Plus largement, cette crise du COVID-19 pose la question de l'impact d'une épidémie sur l'engagement des forces armées sur les théâtres extérieurs. 

Ci-dessus: une équipe cynophile du 132 RIC sur Barkhane - Armée de Terre


Le "Charles" rentre à Toulon: c'est l'information principale de ce mercredi 8 avril 2020, après qu'une quarantaine de cas possibles aient été diagnostiqués à bord du seul porte-avions de la Marine Nationale française. Au moins, notre pays n'aura pas fait la terrible erreur américaine (gestion catastrophique des contaminations à bord de l'USS Theodore Roosevelt qui entraîne finalement le limogeage du Secrétaire de la Navy), en faisant rapatrier illico son navire amiral, actuellement en mission "Foch" dans l'Atlantique (au large du Portugal ce jour) vers son port d'attache méditerranéen.

Plus généralement, cette "paralysie" d'un instrument phare des forces armées françaises, prévisible (1700 personnels à bord, en vase clos) mais pas insurmontable, pose désormais la question légitime de l'impact de cette pandémie sur le déploiement des forces armées. 


A court terme: s'adapter

Face au coronavirus, les forces armées françaises mènent l'opération Résilience, sur terre, air et mer. Après une activité intense la semaine passée pour transférer des dizaines de patients sous assistance respiratoire par avion et hélicoptère, les choses semblent se calmer avec le fameux "plateau" atteint pour le nombre des hospitalisations (+ de 7000 personnes en soins intensifs ce 8 avril).
A noter que les armées ont reçu l'appui de Dassault Aviation, qui a prêté deux Falcon pour le transport des personnels médicaux.

Le PHA Mistral est arrivé à Mayotte, et le Dixmude est en route pour les Antilles.

Toutefois, avec des milliers de cas de COVID au sein des armées (environ 4000 selon RFI), un double engagement sur le Territoire National (Sentinelle + Résilience), c'est bien toute la mécanique qui risque de se gripper, notamment s'agissant des entraînements et de la relève des troupes en OPEX.

Mieux vaut donc que la crise ne dure pas trop.


Moyen terme : confirmation d'une tendance ?

Justement, qu'en est-il des opérations extérieures ? La mission française de formation en Irak a été rapatriée, mais il reste deux gros contingents déployés: les 700 soldats français au sein de la FINUL, et bien sûr les quelques 4500 personnels de l'opération Barkhane. A ce stade, nous n'avons connaissance que de quelques cas de Covid sur cette opération. Plusieurs contingents, comme les Danois, sont cantonnés sur base. La Minusma a elle suspendu ses vols.

En vérité sur le terrain, partout, la guerre (la vraie) continue, et ceux malgré un appel au cessez-le-feu de l'ONU, bien vite rendu caduc après un bref espoir. Pour ce qui nous concerne, Barkhane a mené une vaste opération en mars, baptisée "Monclar" avec les Maliens et Nigériens, tandis que les forces tchadiennes sont passées à l'offensive contre Boko Haram.

Mais la question qui se pose est surtout celle de la soutenabilité des OPEX dans un environnement où non seulement les forces risquent l'asphyxie, mais où la situation économique est fortement dégradée.
C'est en ce sens que l'on peut partir sur le postulat que la pandémie va accélérer un mouvement qui était déjà en cours.
En effet, le bilan assez exceptionnel des forces françaises au Sahel depuis la tragédie de novembre 2019 (collision de deux hélicoptères faisant 13 victimes) fait comprendre que Paris attend des résultats rapides à partir d'une stratégie basée sur le choc. D'ailleurs, Barkhane enregistre actuellement un record, avec un engagement sans précédent de la Légion Étrangère: 1500 personnels.

Le "surge" annoncé par la France en début d'année va de plus être appuyé par la Task Force "Takuba", constituée de forces spéciales de pays européens, qui sera opérationnelle, avec du retard, à la fin de l'année.
Ce qui traduit bien une volonté de résultats rapides sur ce théâtre. Après l'Afghanistan (11 ans de présence française), il ne fait guère de doute qu'aucun responsable à Paris n'a envie de célébrer une décennie d'engagement au Mali (en 2023). Il s'agira donc de trouver à qui transmettre le flambeau: G5 Sahel ? Union Africaine ?

Mais cela passera aussi et surtout, nécessairement, par une structuration des forces et politiques locales. Difficulté supplémentaire: la pandémie pourrait déstabiliser des Etats et régions entières, notamment dans la zone géographique qui nous intéresse. C'est ce que pressent une note polémique du CAPS du Quai d'Orsay la semaine dernière. Dans un tel cas, scénario catastrophe, nous serions probablement dépassés par l'escalade.... 


Long terme: un nouveau monde.

Enfin, sur le long terme, comment penser que la géopolitique mondiale ne va pas être bouleversée par la crise du COVID-19.

Dans un contexte de retour des Etats-Puissances, la pandémie joue le rôle d'accélérateur, avec semble t-il un grand perdant; les Etats-Unis. Or, qui parmi les forces occidentales est aujourd'hui capable de mener une opération sans l'appui de l'Amérique ? La France, peut-être le Royaume-Uni... mais durant une durée limitée et avec des conséquences incertaines. 

Avec la mise en retrait, déjà amorcée mais désormais précipitée des USA, la tendance devrait être pour des puissances comme la France la consolidation de leurs leviers de souveraineté. Et ce plus rapidement que prévu.
Cela concerne nombre de domaines. On pense aujourd'hui bien sûr à la santé, mais c'est aussi le cyber, le spatial, l'industrie lourde... 

Aussi, en lieu et place des OPEX, l'enjeu pour la France pourrait être de "durcir" ses implantations en zone Indo-Pacifique. C'est ce que préconisait une récente étude de l'IFRI. 

Il est peut-être là, notre pivot. D'une surprise stratégique, COVID-19 pourrait bien accéder au rang de rupture. 


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