lundi 14 février 2022

Le Rafale, miroir de la stratégie française

Les ventes à l'export du Rafale viennent avec le dernier contrat indonésien, annoncé le 10 février, de quasiment égaler celles du précédent chasseur de Dassault Aviation, le Mirage 2000. Elles le dépasseront assurément dans les mois qui viennent. Avec le Rafale, la France dispose aujourd'hui d'un formidable outil stratégique, au service de sa géopolitique.

Ci-dessus: un Rafale de l'armée de l'Air et de l'Espace à Hawaï, en 2021 - AdAE


Quasiment pas un mot (ou si peu) dans les JT du soir, jeudi 10 février, sur la vente annoncée d'avions de combat Rafale en Indonésie. Presque comme si cela était devenu si normal, banal, que ça ne méritait plus les gros titres. 

Dans la presse écrite ou radiophonique, on est en revanche un peu plus bavard, mais l'on s'attarde encore un peu trop sur le poncif de l'avion invendable, sans parler du fait que pour une partie de la société, il demeure un certain mal-être concernant la question des ventes d'armement. Sauf que le "Rafale bashing", c'était déjà il y a 10 ans ! 
Quand j'ai débuté ce blog en avril 2013, aucun Rafale n'avait été exporté. La victoire en Inde avait certes été déjà annoncée (il était alors question du marché "MMRCA" pour 126 appareils produits en grande partie en Inde) mais sa conclusion trainait. Elle arrivera finalement au printemps 2015 (contrat de 36 appareils made in France), après que l'Egypte soit finalement passée, l'hiver précédent, à la place de premier client export historique. Lors de cette année 2015 de bascule, le Qatar viendra conclure la série des acheteurs dès l'automne. 

A partir de là, on va soudain cesser de compter fébrilement les mois d'activité restants sur la chaîne d'assemblage de Mérignac, pour désormais évoquer des plans de doublement, voire triplement de la production. Pour  rappel, Dassault sortait 11 avions par an avant les commandes export. Et essentiellement pour les forces françaises. Aujourd'hui avec un carnet de commande rempli pour une bonne décennie -alors que la France doit elle-même encore s'en procurer dans les années qui viennent- c'est plutôt de conflit social touchant à la hausse des salaires dont on se préoccupe chez l'avionneur. Pas vraiment un mauvais signe.

Après une année 2021 exceptionnelle qui a vu s'enchainer des commandes grecque, croate, égyptienne (une nouvelle fois), émiratie (contrat géant de 80 appareils), puis donc indonésienne en ce début 2022, le Rafale peut revendiquer son titre de fleuron de l'industrie nationale. D'autant plus que chacun de ces contrats s'inscrit dans un cadre stratégique absolument favorable aux intérêts français. 


Le "combat proven" ne fait pas tout

Il est de bon ton de rappeler deux choses. Premièrement, on peut considérer que dans le secteur stratégique des ventes d'armes, quelques grands domaines portent en eux un enjeu tant militaire que diplomatique. On pourrait les résumer à la sous-marinade, aux navires de premier rang, et donc, à l'aviation de combat. Ajoutons y également les systèmes de défense anti-aérien ou anti-missile, voire les satellites militaires. Sur tous ces segments, peu de pays rivalisent. Et la France, puissance auto-revendiquée comme "moyenne", en fait partie. Sur chacun. Des challengers comme Israël, les pays du Golfe, ou même la Turquie choisissent eux des stratégies différentes, plus ciblées (les blindés, les drones, les équipements…), mais la France reste en pointe tout en haut du spectre.

Deuxièmement, il y a cette nécessité bien française - car elle découle directement du premier point - d'exporter les fruits de sa BITD. En effet, le modèle industriel de défense qu'a choisi notre pays repose sur l'indépendance et l'exhaustivité de son catalogue. Or, pour financer et entretenir un tel modèle, et contrairement aux Etats-Unis, la commande nationale ne suffit pas, loin de là. Pire, cette dernière est directement impactée en cas d'échec(s) à l'export, puisque d'économie d'échelle il n'y a point. 

S'agissant du Rafale, on utilise souvent l'argument du "combat proven" pour expliquer son succès soudain. La France effectivement, est un pays qui fait la guerre, mais il demeure tout de même une différence notable entre l'action d'un avion de combat moderne contre des groupes terroristes, et son entrée en premier sur un théâtre de haute intensité. 
Prenons l'exemple de l'Irak, qui s'intéresse ouvertement, d'une part au Rafale, d'autre part au système d'artillerie Caesar de Nexter. Le Rafale comme le Caesar ont été emblématiques de l'action française contre Daesh en Irak, mais il semble légitime de penser que l'effet combat proven du second - le Caesar a notamment fourni un appui significatif lors de la reprise de Mossoul - joue un rôle plus décisif qu'il ne l'est concernant le Rafale au moment de passer à la caisse. Dans un tel conflit, les frappes de drones font désormais l'essentiel du travail (cf les résultats de Barkhane des dernières années), et le petit monde de la chasse française affirme d'ailleurs ouvertement que les si précieuses heures de vol doivent être mises à contribution de l'entrainement à la haute intensité, en soit le cœur du métier. 

Non si l'on veut mettre le Rafale en valeur, c'est plutôt en citant son entrée en premier en Libye en mars 2011, où l'opération Hamilton en Syrie en 2018, toutes les deux menées depuis la métropole. Ou même encore les multiples déploiements éclairs à des milliers de kilomètres (Australie, Polynésie, Réunion…), et les exercices comme Atlantic Trident qui réunissent l'élite mondiale.  Je ne cite même pas notre Force Aérienne Stratégique !
Après 15 ans de service, le Rafale a en fait démontré sa fiabilité, sa disponibilité, confirmant toute la pertinence de son caractère omnirôle. En un mot: sa maturité. 

Enfin, le contexte. Il faut peut-être bien considérer que nous bénéficions d'une fenêtre historique sur le marché. Les concurrents du Rafale sont dans l'ensemble sur le déclin, tandis que des évolutions technologiques de l'avion français sont déjà planifiées pour deux décennies. Un message que perçoivent assurément les potentiels clients. Le seul vrai duel semble bel et bien se jouer contre le F-35, avion dit de "5ème génération". 


Des marchés clés pour la stratégie globale de la France

Justement, la question du F-35 nous amène au cœur du sujet. Puisque la France a besoin de placer ses matériels, elle se doit de jouer la carte de l'indépendance stratégique - à moins que l'on préfère employer le terme autonomie - quand bien même cela l'opposerait à ses alliés. Mais comme nous l'avons tous découvert ou redécouvert avec l'affaire AUKUS en zone indopacifique, être allié n'est pas un gage total de confiance. 

Eh bien, au moment de faire le bilan, en 2022, avec 7 clients export, nous pouvons affirmer que la "Team Rafale" s'en tire avec les honneurs. L'Egypte est la maitresse du canal de Suez, Qatar et EAU forment un très étonnant duo d'utilisateurs dans le Golfe, et surtout, l'Inde et maintenant l'Indonésie , acteurs régionaux absolument majeurs, revitalisent totalement l'axe indopacifique tracé par Paris. D'autant plus qu'un coup énorme reste à réaliser: placer le Rafale dans l'aéronavale indienne. Largement de quoi effacer le revers australien.

Avec ces partenariats, l'armée de l'Air et de l'Espace s'offre des liens stratégiques inestimables, dans des régions d'intérêt vital. Des liens qui perdurent généralement plusieurs décennies. Preuve en est, outre l'Indonésie, tous les clients du Rafale ont été des possesseurs de Mirage 2000. On oserait presque parler d'héritage. 
Ce qu'on appelle le soutien à l'export, ou "soutex", coûte cher en ressources (humaines d'abord, puis vient la question des transferts de Rafale de seconde main en Grèce et Croatie), mais est au cœur de cette stratégie. Même la Marine aujourd'hui y contribue avec les essais du Rafale M sur tremplin en Inde

Autres beaux succès, la Grèce et la Croatie l'an passé. Ces victoires sont moins flamboyantes (une partie ou la totalité des avions sont de seconde main) mais elles ont l'immense mérite, d'une part d'enfin placer l'avion en Europe et dans l'OTAN, et d'autre part de permettre l'établissement de liens privilégiés en Méditerranée, où la France a connu quelques frictions récemment.


L'enjeu européen

Malgré cela, le paradoxe, c'est bien sûr l'Europe. On ne versera point de larmes concernant l'échec du Rafale en Finlande, même si à titre personnel, je reste étonné qu'un pays neutre - puisqu'on aime à parler du sens du mot "finlandisation" ces derniers jours - comme la Finlande s'engage sur le choix quasiment otanien qu'est celui du F-35. Mais Helsinki représentait pour la France comme pour Dassault Aviation un marché difficile. Un peu à la manière du Canada où Dassault a préféré ne pas jouer les lièvres en 2018.

Les défaites en Suisse et surtout Belgique sont elles évidemment bien plus regrettables, et ce d'autant plus qu'elles se font en faveur du F-35 américain. Un appareil qui pourrait aussi se poser en Espagne (choix au demeurant logique pour leur aéronavale) et en Allemagne: les deux partenaires de la France dans le programme SCAF*.
Et il y a là un enjeu majeur, déterminant même. Plus la France vend de Rafale, plus elle est en position de force dans le programme SCAF dont elle assure la maîtrise d'œuvre du maillon principal, le "NGF", successeur naturel du Rafale. Elle est en position de force tant que le programme suit son cours, étant de loin la nation européenne la plus performante en matière d'aviation de combat. Mais elle est en position de force également si le programme rencontre des écueils, ou même échoue… accumulant via les succès du Rafale de précieuses ressources pour préparer le futur.

Le premier scénario tient toujours la corde à ce jour.


Derrière la success story du Rafale, il y a quelques 7 000 personnes qui y contribuent en France, dans 400 entreprises. Elles évoluent chez Dassault Aviation, Thales, Safran ou MBDA, mais aussi chez une multitude d'ETI et surtout PME sous-traitantes. Mais le Rafale c'est aussi désormais toute une génération d'aviateurs, bientôt dans 8 pays, et probablement plus encore. 

Tous contribuent de différente manière au déploiement de la stratégie nationale, et à sa garantie.

Le plus vertigineux dans l'histoire, est qu'il reste probablement plus de 40 ans de service opérationnel à l'appareil. Quand il aura dépassé le Mirage 2000 (un peu plus de 600 produits), le Rafale (450 commandes environ à ce jour) aura peut-être bien le temps d'aller chercher un autre record de production: celui du Mirage III (870). 

C'était d'ailleurs le rêve non-dissimulé de ses concepteurs.

 

*système de combat aérien futur.


1 commentaire:

  1. Le Mirage 2000 est un formidable avion:
    https://defense-zone.com/blogs/news/le-mirage-2000-de-dassault-aviation

    Souhaitons au Rafale de battre ce record à l'export!

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