vendredi 3 août 2018

La Nouvelle Calédonie, clé de voûte de notre « pivot Pacifique » ?



Alors que les grands enjeux stratégiques de notre monde se déplacent vers l'Extrême Orient, ce sont 1,7 millions de français qui vivent dans cette zone Indo-Pacifique, avec au cœur, la Nouvelle Calédonie et son référendum d'indépendance à venir. Un moment clé à l'heure où à Paris, les décideurs tentent de faire exister la France à l'autre bout du monde. 

Images et illustrations: Armée de l'air, Marine Nationale, ministère des Armées, RAAF.


[Avant propos: cet article, publié sur le webzine EchoRadar, s'insère dans un dossier estival consacré aux "territoires". Bonne lecture ! ]

Il existe un éternel débat en France sur la place à donner aux territoires ultramarins. A la remorque de la métropole pour certains, pas assez autonomes pour d'autres, il n'en demeure pas moins que du point de vue du stratège, le soleil de se couche jamais vraiment sur la "l'archipel France" (un plaisir que de ravir cette formule à l'Angleterre victorienne !).
En réalité, il n'y a pas aujourd'hui un territoire en outre-mer qui ne soit confronté à un enjeu sécuritaire majeur: Orpaillage illégal et accès à l'Espace (centre de tir de Kourou) en Guyane, violence accrue des ouragans et narcotrafic aux Antilles, piraterie et immigration pour Mayotte et La Réunion, course internationale aux ressources du pôle Sud pour les Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF)... Les armées françaises, notamment la Marine Nationale qui doit couvrir une incroyable ZEE de 10 millions de km², mais également la Gendarmerie, la Police ou les Douanes, mènent donc en tout temps et en tout lieu des missions de préservations des intérêts et de la sécurité de la Nation.

Or, après avoir longtemps demeuré en Europe, et dans l'Atlantique Nord, le centre du gravité des affaires mondiales s'est désormais déplacé dans la zone Asie/Pacifique. C'est un constat unanime, découlant du formidable réveil chinois, et qui avait amené Barack Obama à massivement réorganiser le déploiement des forces américaines vers la zone Pacifique dès son premier mandat.
Si les crises ukrainienne et syrienne, marquant le retour en force de la Russie, mais aussi du terrorisme islamiste sur le sol européen, ont amorcé une pause dans ce fameux mouvement de pivot américain en montrant qu'on ne pourrait si aisément se détourner des historiques enjeux européens, africains, ou du Levant, les planificateurs occidentaux portent de nouveau leur regard sur le Pacifique.  

On ne parle pas simplement ici des gesticulations atomiques en Corée du Nord, mais bien de l'essor chinois et de l'escalade stratégique (bien tangible sur les marchés de l'armement) que cela suscite, du Japon à Taïwan, en passant par le Vietnam, Singapour, la Malaisie... jusqu'à l'Australie. 

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Si la Chine n'est pas un ennemi (la diplomatie française ne la cite jamais comme un potentiel adversaire), et se pose plutôt comme le challenger des USA, il est nécessaire que la France revoit sa posture stratégique dans une zone Indo-Pacifique en plein bouleversement, et Nouméa en serait idéalement la clé de voûte. 
Preuve que ces enjeux lointains sont bien réels pour notre pays, l'Australie annonçait récemment qu'elle allait négocier un traité de sécurité avec le Vanuatu, quelques mois après la révélation de rumeurs sur un projet chinois d'implanter une base militaire dans l'archipel océanien. Pour rappel, le Vanuatu se situe à 630 km au nord de Nouméa. 

La République Française, membre permanent du Conseil de Sécurité à l'ONU, est bien consciente que pour jouer un rôle dans cet environnement aux cartes rebattues, elle doit occuper la scène.
Ce n'est pas pour rien d'ailleurs, que le Ministère des armée met à jour chaque année en juin, dans la foulée du Shangri-La Dialogue de Singapour, sa politique de défense en Indo-Pacifique. Nos autorités y tentent de rappeler le rôle majeur de la France en tant que puissance de la zone Indo-Pacifique. 
A noter dans le même temps, que la Revue Défense Nationale de cet été 2018 est consacrée...à l'Asie stratégique.

Outre les moyens militaires, visibles sur l'infographie ci-dessous, la France rappelle aussi qu'elle a conclu des partenariats stratégiques très forts, en particulier avec l'Inde et l'Australie, à qui elle vend des armements de suprématie (sous-marins, chasseurs...).

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Car les armées françaises profitent des coopérations dans la zone pour non seulement entretenir l'interopérabilité avec des puissances partenaires, mais aussi surtout, pour faire de l'influence (ce que n'ont pas manquer de remarquer nos concurrents économiques anglo-saxons d'ailleurs). Ainsi, les trois Rafale de la 30ème escadre de chasse de Mont-de-Marsan présents en Australie en ce mois d'août 2018 pour l'exercice Pitch Black, effectueront un voyage de retour passant par l'Indonésie, la Malaisie, l'Inde et les EAU. Un Airbus A400M les aura rejoint pour ces escales diplomatiques. 

Mais naturellement, c'est bien la Marine Nationale qui est la plus active en Asie, avec sa mission Jeanne d'Arc qui s'aventure régulièrement jusqu'au Japon, ou même au territoire américain de Guam.
De plus, on a également vu fin 2017 la FREMM Provence, frégate de premier rang et de dernière génération, s'aventurer en mer de Chine méridionale, zone de tensions comme nulle autre. La France entend ainsi, en tant que "puissance maritime civile et militaire de premier plan, continuer d’affirmer le principe de la liberté de navigation et de survol, et contribuer à la sécurité des espaces maritimes, de promouvoir une application uniforme de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer. La France ne prend pas parti sur les questions de souveraineté dans cet espace maritime et appelle toutes les parties au règlement pacifique de leurs différends" (MinArm).
Autre exemple, le Dupuy-de-Lôme, impressionnant navire collecteur de renseignements de la Marine Nationale, est venu renifler la péninsule coréenne début 2018, tandis que la frégate Le Vendémiaire, basée à Nouméa, était en mer de Chine. 

ACTIVITES DES FORCES FRANÇAISES - CLIQUER POUR AGRANDIR - EMA

Mais avec 8 000 personnels déployés dans la zone Indo-Pacifique, un chiffre tout de même conséquent, les moyens français sont ils suffisants ? Car en effet, une grosse moitié de ces moyens est affectée dans l'Océan Indien. Les bases prépositionnées aux EAU et à Djibouti assurent le contrôle des routes commerciales vers la Mer Rouge, puis la Méditerranée, quand La Réunion (un B2M, un patrouilleur, et les frégates de surveillance Floréal et Nivôse) ouvre la route des expéditions vers l'Antarctique. Le patrouilleur polaire et logistique L'Astrolabe y est d'ailleurs basé.

En zone Pacifique, les moyens sont autrement plus "légers". C'est donc après cette longue introduction et présentation des dispositifs que nous en venons à notre problématique: la France doit-elle faire de Nouméa la base clé de son dispositif Pacifique ? 

Regardons le dispositif des FANC (forces armées de Nouvelle Calédonie): elles regroupent regroupent 1 663 personnes, dont 208 personnels civils et 515 militaires en Mission Courte Durée (MCD) ; les autres, à savoir 940, sont en Mission Longue Durée (MLD), en famille pour 2 ou 3 ans. 283 réservistes, toutes armées confondues, renforcent les FANC (Source). Ces personnels disposent des moyens suivants:



Une parenthèse pour évoquer ensuite ici, les FAPF (forces armées de Polynésie Française), qui ont à disposition le régiment d’infanterie de marine du Pacifique-Polynésie (RIMaP-P) ; une frégate de surveillance, le Prairial, embarquant un hélicoptère Alouette III ; le B2M Bougainville; trois avions de surveillance maritime Guardian (flottille 25F) ; deux hélicoptères Dauphin N3 (flottille 35F) ; le patrouilleur de service public Arago ; et enfin le détachement air (DETAIR) composé d’un escadron de transport de deux avions de transport tactique Casa 235 (ETOM 0082).
Si la Polynésie a perdu de son caractère stratégique avec la fin bienvenue des essais nucléaires, elle reste un véritable trésor biologique en proie notamment à la pêche illégale. La ZEE française est ainsi fréquemment violée par des navires provenant d'Asie ou d'Amérique du Sud.

L'autre problème, c'est que Nouméa et Papeete sont distantes de 4 600 km. Un éloignement qui préserve Tahiti, pour le moment (rappel historique: durant la Seconde Guerre Mondiale, la Polynésie Française, joignant le camp de la France Libre, avait servi de base américaine pendant quatre ans).

Qu'on ne s'y trompe pas, les moyens engagés par la France à 18 000 km de la métropole sont très importants pour une puissance de l’hémisphère occidental, d'autant plus qu'il faut pouvoir assurer la logistique autour de ces moyens, notamment le MCO. L'Armée de l'air a d'ailleurs sur ce point réussi à développer des process souples et efficaces, avec l'aide notamment, de Sabena Technics.
Seulement, en misant assez logiquement sur des moyens de PATMAR rapides et endurants, la France manque sur la zone pacifique de moyens de haute intensité, tandis que la Chine entend aligner d'ici 2030 quatre porte-avions, et une marine au tonnage sans précédent. Pour preuve, la frégate Le Prairial, lancée au début des années 90, était le seul navire de la Marine présent lors de la grand-messe annuelle, l'exercice géant américain RIMPAC, qui s'achevait ce 2 août. Un peu léger quand on sait que de nombreux pays nous considèrent véritablement comme une puissance du Pacifique.

Que faire alors, en cas d'éclatement d'un conflit majeur en Asie, ou même des simples pics de tensions ? Nous n'avons toujours qu'un porte-avions, et le temps est loin (les années 60), où la France pouvait envoyer au sein de la force "Alfa", les deux porte-avions Foch et Clémenceau en plein cœur du Pacifique. 
Il faut de plus près d'un mois de navigation, et les 18 000 km de vol ne sont pas simple à avaler, même pour un gros porteur A400M. L'arrivée de ce dernier révolutionne tout de même la façon de ravitailler Nouméa depuis la métropole, reconnaissent les autorités militaires sur place. 

Un A400M Atlas de l'Armée de l'air, en 2015, sur la base aérienne 186 de Tontouta en Nouvelle Calédonie.

De même, la base aérienne 186 de Tontouta créée en 2011, n'a jamais accueilli de chasseurs. Bref, les forces armées françaises font ce pour quoi on les a dimensionnées en outre-mer: elles veillent à la Souveraineté.

Autre exemple, pour l'exercice "Croix du Sud" organisé depuis 20 ans, et dont la dernière édition se déroulait du 14 au 25 mai 2018 sur la BA 186, rassemblant 11 pays, des moyens supplémentaires ont été dépêchés depuis Papeete et... la métropole.
Outre les deux puissances régionales locales que sont l'Australie (surtout) et la Nouvelle Zélande, nos principaux partenaires sur zone sont bien sûr les américains et leur... corps des Marines, dont la doctrine stratégique s'évertue à mettre à jour, sans cesse, les concepts opérationnels d'un conflit majeur en zone Pacifique.

Débarquement interalliés lors de l'exercice Croix du Sud en 2012 - EMA

Mais muscler Nouméa demanderait-il un effort insurmontable ? Certes, les moyens de patrouille maritime sont amenés à être modernisés largement à l'horizon 2030, sur mer comme dans les airs. Il n'est même pas idiot de penser que des drones ou systèmes autonomes parviennent en renfort des forces de souveraineté, notamment dans ces territoires où la ZEE est immense. Mais dans le rapport de force de 2030, il faudra faire mieux. 

Loin de vouloir militariser Nouméa plus que de mesure, l'idée serait de répéter le modèle de la base d'Al Dhafra aux EAU, un complexe interarmées capable d'accueillir le haut du spectre, et dont le dispositif pourrait être ajusté selon le niveau de tensions régionales: chasseurs Rafale, ravitailleurs, AWACS pour les aviateurs; Atlantique 2, FREMM (ou FTI), BPC ou porte-avions pour la Marine; et enfin des régiments de cavalerie pour l'Armée de terre.

Un groupe aéronaval en escale à Nouméa en 2030 ? 2025 ? Avant ? Ici, point de fantasmes, nous sommes même dans le domaine du probable.

Il se trouve justement que pour répondre à l'accroissement des échanges commerciaux dans la zone Indo-Pacifique, le Port autonome de Nouvelle-Calédonie mène actuellement un programme d'aménagement de 20 milliards de francs (167,6 millions d'euros). Les travaux achevés, début 2019, un nouveau quai d'un kilomètre de long aura vu le jour. Avec les travaux de dragage supplémentaires, des navires de 12,50 mètres de tirant d'eau pourront accoster indépendamment des conditions de marée, et le quai sera en mesure d'accueillir des navires de 250 mètres, déplaçant 50 000 à 80 000 tonnes.
De quoi accueillir le porte-avions Charles de Gaulle (45 000 tonnes), ou même son ou ses successeurs (plus proches des 60/70 000 tonnes), ou tout autre navire de premier rang de la Marine Française.

S'agissant des moyens aériens, la pré-positionnement à temps complet de 6 à 9 chasseurs Rafale suffirait amplement à rendre hautement crédible le dispositif. La solution a de plus pour elle de permettre de soigner les relations avec les alliés et potentiels clients (Malaisie ?), tout en ne demandant pas des investissements colossaux.

Des Rafale français et un MRTT australien, en vol entre Singapour et Darwin fin juillet 2018 - RAAF

Sur le papier, l'idée est séduisante, et crédible. Cependant, nous omettons ici un critère important, le plus important peut-être: le critère sociétale. Les territoires français ont de plus fantastique qu'ils regorgent de particularismes sociaux et culturels, et ce surtout à l'outre-mer.
La Nouvelle-Calédonie est un ancien territoire d’outre-mer devenu une « collectivité d’outre-mer sui generis », avec un statut unique (inscrit dans la Constitution depuis les Accord de Nouméa de 1998), et transitoire. En effet, le processus de décolonisation engagé à la fin des années 80 parviendra à son terme le 4 novembre prochain, à travers un référendum où sera posée cette question: "Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ?"

Si environ 60% des néo-calédoniens se déclarent opposés à l'indépendance, il y a là un risque tangible pour la France de perdre ce territoire... dans une certaine mesure. Sous la Présidence de François Hollande, le ministère de la Justice avait publié un rapport explorant deux possibilités en cas de victoire du "oui": la qualité d'Etat "associé" souverain mais déléguant des compétences - dont probablement défense & sécurité - à la France, ou d'Etat "fédéré" toujours mais avec une constitution propre (il faut savoir que la collectivité dispose déjà de sa monnaie, le Franc Pacifique, et des ses assemblées).

Quel que soit le résultat du référendum, la France n'a donc pas le moindre intérêt à laisser l'archipel disparaître de sa sphère stratégique. Et il ne s'agit pas ici seulement de questions militaires. La Nouvelle Calédonie est grande productrice de métaux rares comme le cobalt, l'un des principaux métaux de la transition énergétique dont le cours flambe (car essentiel dans la confection de batteries pour les voitures électriques). On parle aussi de nickel, de chrome, de manganèse...

Seulement, au cœur de tous ces enjeux, il faudra pourtant régler des problématiques sociétales explosives, principalement dans le rapport entre la société Kanake, et les forces de l'ordre. Le nombre d’agressions visant les gendarmes continue d’augmenter, avec nombres de blessures par balle, plaçant le territoire largement au dessus de la moyenne nationale. Les autorités le reconnaissent, la réponse ne sera pas judiciaire mais sociale.
Le spectre de la prise d'otages d'Ouvéa plane encore sur l'archipel. Point culminant de quatre années de tensions, elle avait vu le 5 mai 1988 le GIGN intervenir pour libérer des gendarmes pris en otage par des indépendantistes Kanaks. Dix-neuf indépendantistes et deux militaires y perdaient la vie.

Si les tensions se sont tout de même apaisées, le chômage s'établit en Nouvelle Calédonie à 11,6%, et trois fois plus chez les jeunes selon les donnée de l'INSEE publiées en juin 2018. Des chiffres plus élevés qu'en métropole, mais cependant bien moins importants que dans les autres collectivités ultramarines.
Et puisqu'il faut boucler la boucle, c'est l'armée qu'on retrouve comme acteur de l'insertion socio-professionnelle en Nouvelle Calédonie, avec son dispositif de Service militaire adapté (SMA) au profit des jeunes âgés de 18 à 25 ans. Le SMA conduit une action d’accompagnement des jeunes ciblée sur leur employabilité par une prise en charge globale qui vise tout autant l’apprentissage de savoir-faire professionnels que de savoir-être. Ce sont des milliers de jeunes qui en ont bénéficié.


Bien qu'au centre de multiples enjeux locaux, nationaux, internationaux... le Pacifique Français est un trésor d'opportunités stratégiques. Il s'agit pour l'Etat français d'en prendre la mesure pleine et entière. Il s'y joue la place de la France à l'autre bout du monde, autrement dit aujourd'hui, au centre du monde.

Le B2M D'entrecastaux est basé à Nouméa. Il dispose d'un jumeaux à Papeete, et d'un autre à la Réunion - MN

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